{"id":39373,"date":"2024-12-14T05:01:48","date_gmt":"2024-12-14T05:01:48","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?p=39373"},"modified":"2024-12-14T05:01:48","modified_gmt":"2024-12-14T05:01:48","slug":"les-recits-de-souffrance-et-les-liens-invisibles-de-la-table-familiale-aux-peuples-marginalises","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?p=39373","title":{"rendered":"Les r\u00e9cits de souffrance et les liens invisibles : De la table familiale aux peuples marginalis\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce matin-l\u00e0, je me souviens de la chaleur de la cuisine, de l&rsquo;odeur des mets qui nous enveloppait, et des rayons de soleil qui transper\u00e7aient les rideaux du salon. Tout semblait \u00eatre comme \u00e0 son habitude, mais ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 ce soir-l\u00e0 a marqu\u00e9 un tournant dans ma perception du monde, des peuples, et de la souffrance humaine. Pour la premi\u00e8re fois, j\u2019ai remis en question les informations qu\u2019on nous transmettait sur certains peuples comprenant qu\u2019il existe toujours deux versions. Ce soir-l\u00e0, un homme, un Autochtone, est venu acheter notre ancienne voiture. Mais ce qui a v\u00e9ritablement chang\u00e9 ma vision du monde, ce n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;\u00e9change mat\u00e9riel, ni m\u00eame l&rsquo;objet en lui-m\u00eame \u2013 m\u00eame si j\u2019\u00e9tais \u00e9norm\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 cette voiture, car c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re que nous avions au Canada. C&rsquo;\u00e9tait sa pr\u00e9sence, ses histoires, les cicatrices invisibles qu&rsquo;il portait, et qu&rsquo;il a partag\u00e9es avec nous, autour de cette m\u00eame table familiale.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;homme, que je n&rsquo;avais jamais rencontr\u00e9 auparavant, \u00e9tait d&rsquo;abord silencieux. Mais au fur et \u00e0 mesure que la soir\u00e9e avan\u00e7ait, il commen\u00e7a \u00e0 parler. Le voile de myst\u00e8re qui l\u2019entourait commen\u00e7ait \u00e0 se lever peu \u00e0 peu. Il nous raconta son histoire, celle de ses anc\u00eatres et de son peuple. Il nous parla des souffrances inflig\u00e9es \u00e0 sa famille, \u00e0 sa communaut\u00e9, de la violence syst\u00e9matique, des s\u00e9parations, des terres vol\u00e9es et des vies bris\u00e9es. Les m\u00eames histoires qu\u2019on entend \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision quand on veut sensibiliser \u00e0 la cause. Seulement, cette fois, une personne directement concern\u00e9e m\u2019en parlait autour d\u2019un repas familial. Mes parents, charm\u00e9s par la sagesse de l\u2019homme, n\u2019ont pas pu s\u2019emp\u00eacher de l\u2019inviter \u00e0 manger. Ses mots n&rsquo;\u00e9taient pas seulement un t\u00e9moignage de ce qu&rsquo;il avait v\u00e9cu personnellement, mais un h\u00e9ritage collectif et familial, transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, un h\u00e9ritage de douleur mais aussi de r\u00e9silience. Il parlait de la perte, de l\u2019injustice et des fractures entre son peuple et ceux qui ont longtemps cru avoir la l\u00e9gitimit\u00e9 de d\u00e9cider du destin de son peuple.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce moment-l\u00e0, les plats devant nous semblaient inexistants. Nous ne go\u00fbtions plus le repas. Les conversations l\u00e9g\u00e8res avaient disparu. Tout ce qui comptait, c\u2019\u00e9tait cette histoire de douleur, mais aussi de dignit\u00e9. Les r\u00e9cits qu&rsquo;il partageait tendu vers une histoire dur \u00e0 raconter et \u00e0 \u00e9couter, une histoire qu&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re ignorer ou effacer. Mais comment ignorer ce que l\u2019on ressent dans l\u2019\u00e2me lorsque des r\u00e9cits de souffrances s\u2019invitent \u00e0 la table de notre confort ?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces r\u00e9cits, je retrouvais des \u00e9chos, des r\u00e9sonances de mon propre pass\u00e9. En tant que Berb\u00e8re, la marginalisation et les luttes ont \u00e9t\u00e9 un h\u00e9ritage auquel j\u2019ai d\u00fb faire face, que j\u2019ai appris \u00e0 comprendre au fil du temps. En effet, les Berb\u00e8res, tout comme les peuples autochtones, ont connu des d\u00e9cennies d&rsquo;effacement culturel et politique apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance des pays dans lesquels nous vivons. Au Maroc et en Alg\u00e9rie, apr\u00e8s les ind\u00e9pendances des ann\u00e9es 1950-1960, les Berb\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement marginalis\u00e9s. Les langues berb\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9es, les traditions ont \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9es sous le poids d\u2019une \u00ab\u00a0identit\u00e9 nationale\u00a0\u00bb impos\u00e9e, et les droits culturels ont \u00e9t\u00e9 progressivement r\u00e9duits \u00e0 n\u00e9ant. Cette invisibilit\u00e9 a continu\u00e9 \u00e0 nourrir des si\u00e8cles d&rsquo;exclusion et de r\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Maroc, par exemple, avec sa politique d\u2019arabisation, a effac\u00e9 une grande partie de l\u2019h\u00e9ritage berb\u00e8re, malgr\u00e9 les r\u00e9voltes et les demandes constantes des populations berb\u00e8res pour la reconnaissance de leur langue et culture. L&rsquo;Alg\u00e9rie, quant \u00e0 elle, a \u00e9galement impos\u00e9 une politique d\u2019unit\u00e9 linguistique et culturelle, mettant de c\u00f4t\u00e9 l\u2019identit\u00e9 berb\u00e8re au nom d\u2019un nationalisme alg\u00e9rien exclusif. Ces deux pays ont laiss\u00e9 derri\u00e8re eux des peuples qui, tout comme les Autochtones, ont souffert de l&rsquo;imposition d&rsquo;une identit\u00e9 nationale qui a ni\u00e9 leurs histoires.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans quelle mesure les r\u00e9cits et exp\u00e9riences des peuples autochtones mettent-ils en lumi\u00e8re les lacunes de notre conception de la justice, tout en offrant une voie vers une relation plus respectueuse entre les humains et leur environnement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En me plongeant dans la r\u00e9flexion qui a suivi cette rencontre avec cet homme autochtone, je n&rsquo;ai pas pu m&#8217;emp\u00eacher de penser \u00e0 la notion de contrat social de John Rawls, que j&rsquo;avais \u00e9tudi\u00e9e en cours. Rawls sugg\u00e8re que, pour parvenir \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 juste, il est n\u00e9cessaire de penser \u00e0 un \u00ab\u00a0contrat social\u00a0\u00bb fond\u00e9 sur des principes d\u2019\u00e9quit\u00e9, o\u00f9 chaque individu, libre et \u00e9gal, d\u00e9cide des r\u00e8gles qui r\u00e9gissent la soci\u00e9t\u00e9. Mais si ce contrat social est cens\u00e9 garantir les droits et la dignit\u00e9 de tous, pourquoi l&rsquo;exp\u00e9rience des peuples autochtones, et des Berb\u00e8res, est-elle syst\u00e9matiquement ignor\u00e9e ? Pourquoi ces peuples, qui partagent des luttes similaires contre l\u2019injustice, la marginalisation et l\u2019effacement, ne sont-ils pas int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 ce \u00ab\u00a0contrat\u00a0\u00bb ? En effet, dans ce contrat social, ne devrait-il pas y avoir un respect fondamental des droits des peuples \u00e0 leur culture, \u00e0 leur terre, et \u00e0 leur autonomie ?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019ai ressenti en \u00e9coutant cet homme parler, c\u2019est l\u2019id\u00e9e que la position originelle de John Rawls \u2013 une condition dans laquelle des individus prennent des d\u00e9cisions sur les principes de justice sans conna\u00eetre leur place dans la soci\u00e9t\u00e9 \u2013 ne tient pas compte des si\u00e8cles d\u2019injustice v\u00e9cus par les peuples autochtones et les minorit\u00e9s comme les Berb\u00e8res. Comment choisir des principes de justice quand on ignore l&rsquo;h\u00e9ritage de l\u2019oppression que l&rsquo;on porte ? Comment peut-on parler de justice lorsque les peuples concern\u00e9s par cette justice sont toujours marginalis\u00e9s et effac\u00e9s des discussions qui les concernent ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e de la position originelle devient, dans ce contexte, une utopie inatteignable, un objectif qui ignore les r\u00e9alit\u00e9s v\u00e9cues par ceux qui ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames par l\u2019histoire. Pour qu&rsquo;un tel contrat soit v\u00e9ritablement juste, il faudrait qu&rsquo;il int\u00e8gre la souffrance historique, qu\u2019il reconnaisse les injustices pass\u00e9es et pr\u00e9sentes et qu&rsquo;il offre une v\u00e9ritable r\u00e9paration. Et pas seulement une remise \u00e0 z\u00e9ro comme s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ses \u00e9crits, Jim Harrison parle des \u00e9crans qui filtrent notre perception de la r\u00e9alit\u00e9, des filtres que l\u2019on applique inconsciemment pour \u00e9viter de voir la souffrance des autres. Ces \u00e9crans sont les prismes (r\u00e9f\u00e9rence au prisme qui filtre la lumi\u00e8re) \u00e0 travers lesquels nous choisissons de regarder le monde, et souvent, ils sont teint\u00e9s par notre propre confort, notre position sociale, et nos croyances d\u00e9j\u00e0 existantes. Mais ces \u00e9crans deviennent une barri\u00e8re entre nous et la r\u00e9alit\u00e9 des autres, entre nous et les peuples qui, comme les Autochtones ou les Berb\u00e8res, vivent dans l\u2019ombre de cette histoire tr\u00e8s souvent d\u00e9tourn\u00e9e par les oppresseurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9cits des peuples autochtones, comme ceux des Berb\u00e8res, r\u00e9v\u00e8lent non seulement l\u2019injustice de notre contrat social, mais aussi la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e8re de ce que cela signifie \u00eatre priv\u00e9 de sa dignit\u00e9 et de ses droits fondamentaux. En \u00e9coutant cet homme, j\u2019ai pris conscience que l\u2019histoire que mon propre peuple rejoignait celle des peuples autochtones. Dans ses souffrances, dans ses luttes pour la reconnaissance, j\u2019ai retrouv\u00e9 la m\u00e9moire de mes anc\u00eatres. La v\u00e9rit\u00e9 se trouve dans ces r\u00e9cits, car j\u2019aurai beau ramener le sujet de tous les tons que je veux, je ne pourrai pas transmettre le sentiment que l\u2019on ressent lorsqu\u2019on vient de ces peuples. Ces r\u00e9cits montrent l\u2019urgence de r\u00e9inventer un contrat social, un qui n\u2019efface pas, mais qui r\u00e9pare et qui respecte la diversit\u00e9 des cultures et des peuples. Cependant, est-ce le r\u00e9el d\u00e9sir des gouvernements? Peut-\u00eatre que trouver un contrat social qui convient r\u00e9ellement \u00e0 tout le monde, c\u2019est le synonyme d\u2019une perte progressive d\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat envers les autochtones. Si ce n\u2019est pas la peur qui emp\u00eache l\u2019avancement d\u2019un contrat social \u00e9quitable, qu\u2019est-ce que ce serait?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette rencontre, j&rsquo;ai d\u00e9couvert que la souffrance n\u2019est pas seulement individuelle, mais collective, et que pour parvenir \u00e0 une v\u00e9ritable justice, il est imp\u00e9ratif de reconna\u00eetre ces souffrances et de les int\u00e9grer dans notre vision de la soci\u00e9t\u00e9. Les peuples autochtones, les Berb\u00e8res, et d\u2019autres peuples marginalis\u00e9s ont quelque chose \u00e0 nous enseigner. Leur histoire n\u2019est pas seulement une histoire de perte, mais aussi de r\u00e9sistance. Une r\u00e9sistance qui, \u00e0 travers les r\u00e9cits, r\u00e9clame une place dans notre conception de la justice et de l\u2019\u00e9quit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce matin-l\u00e0, je me souviens de la chaleur de la cuisine, de l&rsquo;odeur des mets qui nous enveloppait, et des rayons de soleil qui transper\u00e7aient &#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":891,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-39373","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/39373","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/891"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=39373"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/39373\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":39374,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/39373\/revisions\/39374"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=39373"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=39373"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=39373"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}