{"id":26759,"date":"2022-10-06T13:00:58","date_gmt":"2022-10-06T13:00:58","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?p=26759"},"modified":"2024-10-13T14:14:09","modified_gmt":"2024-10-13T14:14:09","slug":"petite-intervention-sur-les-concepts-de-folie-et-de-maladie-mentale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?p=26759","title":{"rendered":"Les concepts de folie et de maladie mentale"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Cette intervention au sujet de la maladie mentale a pour but premier de mettre en exergue comment la m\u00e9thode d&rsquo;investigation d\u00e9velopp\u00e9e en classe, notamment utilis\u00e9e pour faire une relecture de l&rsquo;inquisition, peut aussi servir de cadre analytique applicable \u00e0 des sujets et enjeux des plus vari\u00e9s. Dans cet ordre d&rsquo;id\u00e9es, cette intervention aura alors pour but de faire une critique de l&rsquo;objectivation m\u00e9dicale de la folie et de la maladie mentale au profit d&rsquo;un processus interpr\u00e9tatif. Ainsi, nous chercherons ici \u00e0 souligner comment, ultimement, la cat\u00e9gorie de maladie mentale et l&rsquo;objectivation qui en d\u00e9coule peuvent \u00eatre la source de violences et d&rsquo;exclusions<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La question de savoir comment on peut expliquer et comprendre la maladie mentale fait souvent face \u00e0 un double \u00e9cueil simpliste. D\u2019une part, les interrogations au sujet de la maladie mentale sont fr\u00e9quemment expliqu\u00e9es d\u2019un point de vue biologisant, qui situent la pathologie dans le code g\u00e9n\u00e9tique des individus, lui donnant alors une sorte de statut de \u00ab\u2009fatalit\u00e9 naturelle\u2009\u00bb ou encore de \u00ab\u2009toute puissance h\u00e9r\u00e9ditaire<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>&nbsp;\u00bb. D\u2019autre part, quand il devient difficile de d\u00e9finir les perturbations psychologiques qui surviennent chez un individu, on constate assez rapidement le recours \u00e0 l\u2019explication de la folie pour signifier le caract\u00e8re radicalement opaque \u00e0 la compr\u00e9hension de ces perturbations. N\u00e9anmoins, lorsqu\u2019on s\u2019y attarde un peu, ces deux \u00ab\u2009explications\u2009\u00bb de la maladie mentale ne r\u00e9pondent en rien aux diverses questions que soul\u00e8ve le ph\u00e9nom\u00e8ne de la maladie mentale. Ainsi, par-del\u00e0 les explications simplistes pour d\u00e9signer la maladie psychologique, il serait raisonnable de se demander si certaines th\u00e9ories ou critiques ont jou\u00e9 un r\u00f4le structurant dans notre fa\u00e7on de comprendre celle-ci. C\u2019est \u00e0 ce titre que nous tenterons aujourd\u2019hui de pr\u00e9senter le syst\u00e8me d\u2019interpr\u00e9tation foucaldien et que nous tenterons d\u2019expliquer en quoi il est \u00e0 privil\u00e9gier par rapport \u00e0 d&rsquo;autres.<\/p>\n\n\n\n<p><em>1. Canguilhem<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avant toute chose, nous croyons important de souligner bri\u00e8vement dans quelle mesure la critique foucaldienne se distingue de certaines th\u00e8ses centrales du philosophe et docteur en m\u00e9decine Georges Canguilhem, avec qui Foucault \u00e9tait en dialogue \u00e0 l\u2019\u00e9poque<a id=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Nous retenons ici deux th\u00e8ses. Premi\u00e8rement, d\u2019apr\u00e8s Canguilhem, la sant\u00e9 ne se d\u00e9finit pas par rapport \u00e0 une norme, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle n\u2019existe qu\u2019au sein du rapport existentiel et v\u00e9cu d\u2019un \u00eatre humain \u00e0 sa propre vie<a id=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>. Inversement, la maladie brise non pas la norme, mais la sant\u00e9, car le rapport au corps d\u2019un individu devient source de questionnement, parce que source de probl\u00e8mes<a id=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. \u00c0 ce titre, on pourrait penser au rythme cardiaque d\u2019un individu qui, aussi bas soit-il par rapport \u00e0 une quelconque norme statistique, ne devient \u00ab\u2009maladie\u2009\u00bb qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 ce rythme devient probl\u00e9matique pour cet individu particulier et lui cause \u00e0 ce titre des d\u00e9sagr\u00e9ments. Deuxi\u00e8mement, la maladie n\u2019affecte pas seulement une partie de l\u2019organisme, alt\u00e9rant l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 \u00e0 certains degr\u00e9s, c\u2019est une transformation d\u2019ensemble de la totalit\u00e9 de l\u2019organisme&nbsp;: \u00ab\u2009\u00eatre malade, pour Canguilhem, c\u2019est vraiment pour l\u2019homme vivre une autre vie, m\u00eame au sens biologique du mot<a id=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>&nbsp;\u00bb. Par exemple, l\u2019hypoglyc\u00e9mie n\u2019est pas seulement une insuffisance de sucre dans le sang, c\u2019est une exp\u00e9rience qui alt\u00e8re la totalit\u00e9 des processus corporels, organiques et mentaux d\u2019un individu.<\/p>\n\n\n\n<p><em>2. Foucault<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cela \u00e9tant dit, si Canguilhem insiste particuli\u00e8rement sur l\u2019\u00e9claircissement de la nature des normes biologiques, soit <strong>internes<\/strong>, et s\u2019oppose \u00e0 la pr\u00e9tention d\u2019objectivit\u00e9 de la biologie positiviste gr\u00e2ce \u00e0 une perspective ph\u00e9nom\u00e9nologique, l\u2019int\u00e9r\u00eat de Foucault est tout autre, dans la mesure o\u00f9 ce dernier s\u2019int\u00e9resse aux normes <strong>externes<\/strong>. En effet, une premi\u00e8re critique que Foucault va faire au sujet de la psychopathologie dans <em>Maladie mentale et psychologie<\/em> est de restituer \u00e0 la subjectivit\u00e9 malade, \u00e0 l\u2019aide de la compr\u00e9hension ph\u00e9nom\u00e9nologique, sa part de \u00ab\u2009savoir\u2009\u00bb dans l\u2019exp\u00e9rience que le malade a de sa propre maladie&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;\u00ab\u00a0Mais le malade, aussi lucide qu\u2019il soit, n\u2019a pas sur son mal la perspective du m\u00e9decin\u2009; il ne prend jamais cette distance sp\u00e9culative qui lui permettrait de saisir la maladie comme un processus se d\u00e9roulant en lui, sans lui\u2009; la conscience de la maladie est prise \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maladie\u2009; elle est ancr\u00e9e en elle, et, au moment o\u00f9 elle la per\u00e7oit, elle l\u2019exprime.\u00a0\u00bb<a id=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ainsi, certaines ressemblances semblent appara\u00eetre entre la critique du jeune Foucault de <em>Maladie mentale et psychologie<\/em> et celle de Canguilhem, qui souligne le caract\u00e8re \u00ab\u2009total\u2009\u00bb et \u00ab\u2009positif\u2009\u00bb de la pathologie mentale. D\u2019abord total, parce que la maladie ne se limite pas seulement \u00e0 une affection localis\u00e9e d\u2019une facult\u00e9 mentale, elle restructure l\u2019ensemble des processus mentaux, dont la conscience m\u00eame de la maladie. La conscience que le malade a de sa propre maladie est allusive, ambig\u00fce et variable selon le trouble, mais cela repr\u00e9sente, selon Foucault, une des dimensions absolument essentielles de la maladie. Ensuite positif, parce que cette restructuration ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e seulement en termes de pertes de certaines fonctions&nbsp;: perte de la facult\u00e9 de parler, abasie, asth\u00e9nie, etc. La maladie d\u2019apr\u00e8s Foucault est aussi l\u2019excitation des activit\u00e9s mentales qui viennent combler le vide, remplacer ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu au cours de la maladie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; De plus, Foucault souligne la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019\u00e9loigner du mod\u00e8le \u00ab\u2009dire-la-v\u00e9rit\u00e9-du-malade-au-malade\u2009\u00bb, au profit d\u2019une prise en consid\u00e9ration de la totalit\u00e9 positive que forme la maladie avec le patient, tout en prenant en consid\u00e9ration l\u2019exp\u00e9rience que ce dernier fait de la maladie, d\u2019un point de vue non pas objectif, mais plut\u00f4t intersubjectif<a id=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. D\u2019un m\u00eame mouvement, le philosophe r\u00e9fute aussi le mythe du fou qui ne sait pas qu\u2019il est fou&nbsp;: \u00ab\u2009le m\u00e9decin n\u2019est pas du c\u00f4t\u00e9 de la sant\u00e9 qui d\u00e9tient tout savoir sur la maladie\u2009; et le malade n\u2019est pas du c\u00f4t\u00e9 de la maladie qui ignore tout sur elle-m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 sa propre existence<a id=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>&nbsp;\u00bb. Ce mythe donne lieu \u00e0 l\u2019id\u00e9e fausse que le savoir, au sujet de la maladie, est monopolis\u00e9 par le m\u00e9decin de son point de vue ext\u00e9rieur. <\/p>\n\n\n\n<p><em>3. La critique arch\u00e9ologique<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cela \u00e9tant dit, nous tenons aussi \u00e0 souligner le caract\u00e8re m\u00e9tacritique de Foucault, que l\u2019on retrouve dans <em>Naissance de la clinique,<\/em> et plus g\u00e9n\u00e9ralement dans la d\u00e9marche <em>arch\u00e9ologique<\/em>, en insistant sur le <strong>caract\u00e8re fondamentalement social des normes et de la normalit\u00e9<\/strong>. Or, si la m\u00e9thode arch\u00e9ologique de Foucault n\u2019est jamais v\u00e9ritablement d\u00e9finie de mani\u00e8re homog\u00e8ne, il s\u2019agit g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019une d\u00e9marche d\u2019historicisation des savoirs, c\u2019est-\u00e0-dire de mise en exergue de l\u2019ensemble des pratiques discursives, des \u00ab\u2009<em>a priori\u2009\u00bb<\/em> qui articulent le savoir d\u2019une \u00e9poque et d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e<a id=\"_ftnref10\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>. Il existerait donc, selon Foucault, des ruptures historiques, rep\u00e9rables au niveau <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89pist%C3%A9mologie\">\u00e9pist\u00e9mologique<\/a> \u00e0 l\u2019aide d\u2019une d\u00e9marche analogue \u00e0 la g\u00e9n\u00e9alogie nietzsch\u00e9enne. En effet, il ne suffit pas, selon le philosophe, de situer la maladie mentale du point de vue de ses formes d\u2019apparition, et ce, \u00e0 partir de diff\u00e9rentes grilles d\u2019analyse (\u00e9volution, histoire individuelle, exp\u00e9rience de la maladie) pour en d\u00e9terrer les racines, c\u2019est-\u00e0-dire ses conditions d\u2019apparition. Autrement dit, d\u2019apr\u00e8s Foucault, pour \u00ab\u2009d\u00e9velopper\u2009\u00bb une maladie, encore faut-il que cette \u00ab\u2009maladie\u2009\u00bb existe et soit consid\u00e9r\u00e9e comme telle \u00e0 une certaine \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rappelons ici, \u00e0 titre d\u2019exemple un peu simpliste, que ce n\u2019est qu\u2019en 1973 que l\u2019American Psychiatric Association a retir\u00e9 l\u2019homosexualit\u00e9 de son manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux, le DSM (<em>Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders<\/em>)<a id=\"_ftnref11\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a>. Or, pour faire ce retrait, il aura d&rsquo;abord fallu faire \u00ab\u00a0exister\u00a0\u00bb l&rsquo;homosexualit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire la consid\u00e9rer au sens o\u00f9 on l&rsquo;entend aujourd&rsquo;hui. En d&rsquo;autres termes, il faut que l\u2019homosexualit\u00e9, telle qu\u2019on la con\u00e7oit aujourd\u2019hui, ait pu \u00eatre constitu\u00e9e comme telle et non sur un mode diff\u00e9rent. On pense ici notamment \u00e0 l\u2019\u00e9rotique grecque, \u00e9tudi\u00e9e ult\u00e9rieurement par Foucault, qui est aujourd\u2019hui inad\u00e9quatement d\u00e9crite en termes de \u00ab\u2009p\u00e9d\u00e9rastie\u2009\u00bb ou de simple \u00ab\u2009tol\u00e9rance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des comportements homosexuels\u2009\u00bb<a id=\"_ftnref12\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>. Selon Foucault, l&rsquo;\u00e9rotique grecque s&rsquo;inscrit dans un horizon discursif radicalement diff\u00e9rent du notre. L\u2019analyse foucaldienne tente en ce sens de souligner la relativit\u00e9 et la variabilit\u00e9 historique du fait pathologique&nbsp;: \u00ab\u2009Un fait est devenu, depuis longtemps, le lieu commun de la sociologie et de la pathologie mentale&nbsp;: la maladie n\u2019a sa r\u00e9alit\u00e9 et sa valeur de maladie qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une culture qui la reconna\u00eet comme telle<a id=\"_ftnref13\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a>&nbsp;\u00bb. Par exemple, on pourrait ici penser au fait qu&rsquo;\u00e0 certaines \u00e9poques ou dans certaines cultures, parler aux objets inanim\u00e9s n&rsquo;est pas le sympt\u00f4me d&rsquo;une quelconque folie ou maladie. \u00c0 ce titre, Foucault critique la sociologie et la psychologie contemporaine, qui ont tent\u00e9 de rendre compte de la r\u00e9alit\u00e9 de la maladie mentale d\u2019un point de vue \u00e9volutionniste et statistique. Or, \u00e0 travers la constitution d\u2019un savoir scientifique au sujet d\u2019individus \u00ab\u2009malades\u2009\u00bb se constitue la maladie, qui devient telle et se voit conf\u00e9rer un statut particulier. Gr\u00e2ce \u00e0 la constitution d\u2019un savoir sur la maladie mentale, le diagnostic va devenir le marqueur du statut particulier, de l&rsquo;exclusion. C\u2019est alors le symbole d\u2019une projection de th\u00e8mes culturels sur les individus pour en faire des malades et des d\u00e9viants, dans la mesure o\u00f9 la nature m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne de maladie est d\u00e9fini en termes d\u2019\u00e9cart par rapport \u00e0 une norme.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais plus encore, Foucault cherche \u00e0 mettre en \u00e9vidence dans l\u2019histoire que chaque \u00ab\u2009\u00e9poque\u2009\u00bb est en fait constitu\u00e9e par la production d\u2019\u00e9nonc\u00e9s discursifs qui l\u2019expriment. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ce que Foucault met en relief \u00e0 travers son entreprise arch\u00e9ologique, c\u2019est une histoire des changements de r\u00e9gimes discursifs propres \u00e0 chaque \u00e9poque, dans la mesure o\u00f9 chaque \u00e9poque est conditionn\u00e9e par une sensibilit\u00e9 sociale qui lui est propre<a id=\"_ftnref14\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a>. Cette sensibilit\u00e9, ce \u00ab\u2009regard\u2009\u00bb devient la condition de possibilit\u00e9 de tout r\u00e9gime discursif et donc de toute forme de savoir. C\u2019est d\u2019ailleurs Gilles Deleuze qui d\u00e9crira \u00ab\u2009la chose\u2009\u00bb que Foucault cherche \u00e0 souligner, en sondant l\u2019histoire comme \u00e9tant la \u00ab\u2009d\u00e9termination des visibles et des \u00e9non\u00e7ables \u00e0 chaque \u00e9poque, qui d\u00e9passe les comportements et les mentalit\u00e9s, les id\u00e9es, puisqu\u2019elle les rend possibles<a id=\"_ftnref15\" href=\"#_ftn15\">[15]<\/a>&nbsp;\u00bb. Pour constituer la maladie mentale en tant qu&rsquo;objet de savoir, encore faut-il pouvoir d&rsquo;abord la \u00ab\u00a0remarquer\u00a0\u00bb et ensuite la \u00ab\u00a0dire\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avec <em>Naissance de la clinique, <\/em>Foucault en vient \u00e0 faire \u00e9tat, non seulement des diff\u00e9rentes \u00ab\u2009[\u2026] mani\u00e8res de voir et de faire les fous [\u2026]<a id=\"_ftnref16\" href=\"#_ftn16\">[16]<\/a>&nbsp;\u00bb\u00e0 travers les \u00e9poques, mais aussi de la perspective m\u00eame du \u00ab\u2009regard m\u00e9dical\u2009\u00bb, \u00e0 l\u2019origine des sciences humaines. Son interrogation au sujet des mani\u00e8res de voir et de dire prend alors forme dans le constat d\u2019une r\u00e9organisation du savoir sur l\u2019homme, ayant pour origine une <em><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89pist%C3%A9m%C3%A8\">\u00e9pist\u00e9m\u00e8<\/a><\/strong> <\/em>de la finitude. En d\u2019autres termes, Foucault tente de souligner le passage \u00e0 un nouveau cadre conceptuel au tournant des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles ayant permis \u00e0 l\u2019anatomiste de \u00ab\u2009voir\u2009\u00bb de nouvelles choses en diss\u00e9quant les m\u00eames corps. En effet, alors que l\u2019on pratique des dissections depuis longtemps, Foucault souligne l\u2019apparition d\u2019un nouveau cadre g\u00e9n\u00e9ral, illustr\u00e9 dans l\u2019anatomie pathologique et ayant modifi\u00e9 la perception de la vie et de la mort. Autrement dit, les sciences humaines, empruntant le mod\u00e8le anatomopathologique \u00e0 la m\u00e9decine, vont alors penser le rapport \u00e0 l\u2019\u00eatre humain ou aux collectivit\u00e9s humaines sur le principe de la norme, de l\u2019\u00e9cart, de la d\u00e9viance et de l\u2019anormal (c\u2019est-\u00e0-dire le \u00ab\u2009pathologique\u2009\u00bb) pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la mort, la finitude de l\u2019homme, constitue un universel ind\u00e9passable.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cette <em>\u00e9pist\u00e9m\u00e8 <\/em>de la finitude se trouve d\u00e9sormais au fondement de notre rapport \u00e0 nous-m\u00eame. La structure de pouvoir et d\u2019exclusion que repr\u00e9sente \u00ab\u2009le normal\u2009\u00bb constitue le socle de bon nombre de sciences humaines, dont elle serait le sch\u00e8me fondateur. Cette s\u00e9cularisation de notre compr\u00e9hension de l\u2019\u00eatre humain, \u00e0 partir de ce \u00ab\u2009principe m\u00e9dical\u2009\u00bb, est alors ce qui permet l\u2019instauration d\u2019un certain rapport au vivant. Par le recours \u00e0 certaines valeurs (normalit\u00e9), on constate, selon Foucault, le privil\u00e8ge de certains types d\u2019existences physiologiquement d\u00e9termin\u00e9es par rapport \u00e0 d\u2019autres. Ultimement, force est de constater que c\u2019est le discours qui int\u00e9resse ici le philosophe fran\u00e7ais, puisque c\u2019est \u00e0 travers celui-ci que les savoirs, tels que la biologie et l\u2019anatomo-pathologie, objectivent et probl\u00e9matisent la maladie mentale.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Conclusion<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En terminant, nous avons montr\u00e9 dans ce texte que devant la difficult\u00e9 que repr\u00e9sente le statut de la maladie psychologique en m\u00e9decine mentale, il est possible de m\u00e9nager une compr\u00e9hension \u00e9pist\u00e9mologique et historicis\u00e9e d\u2019une telle cat\u00e9gorie. En effet, son usage prend pied dans diff\u00e9rents discours (scientifique ou non) \u00e0 son sujet, discours naissant eux-m\u00eames dans une <em>\u00e9pist\u00e9m\u00e8 <\/em>donn\u00e9e. Nous avons pu constater sa variabilit\u00e9 historique et son caract\u00e8re normatif qui se cristallisent sous la forme d\u2019un savoir. Dans la perspective foucaldienne, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la constitution d\u2019un savoir sur la d\u00e9viance, l\u2019anormal et le pathologique qui en vient \u00e0 former une structure de pouvoir et d\u2019exclusion.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Freud, Sigmund. <em>Introduction \u00e0 la psychanalyse, <\/em>Paris&nbsp;: Payot, \u00ab&nbsp;Prismes&nbsp;\u00bb, 1987, p. 233.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Macherey, Pierre. <em>De Canguilhem \u00e0 Foucault&nbsp;: la force des normes, <\/em>Paris&nbsp;: La Fabrique \u00e9ditions, 2009, p. 99.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Canguilhem, Georges. <em>Le normal et le pathologique, <\/em>Paris&nbsp;: Presses Universitaires de France, \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que de philosophie contemporaine&nbsp;\u00bb, 1966 (2010, 2<sup>e<\/sup> \u00e9d. \u00ab&nbsp;Quadrige&nbsp;\u00bb), p. 198.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid<\/em>. p. 80.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Canguilhem, Georges. <em>Op. cit. <\/em>p. 77.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Foucault, Michel. <em>Maladie mentale et psychologie. <\/em>Paris&nbsp;: Presses Universitaires de France, \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que de philosophie contemporaine&nbsp;\u00bb, 1954 (2015, 6<sup>e<\/sup> \u00e9d.), p. 54.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Foucault, Michel. <em>Op. cit.<\/em> p. 54.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> <em>Ibid. <\/em>p. 56.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Foucault, Michel. <em>Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique, <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard, \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que des Histoires&nbsp;\u00bb, 1972, p. 530.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> Paltrini, Luca. \u00ab&nbsp;Arch\u00e9ologie&nbsp;\u00bb, <em>Le T\u00e9l\u00e9maque, <\/em>2015\/2 (n\u00b0 48), p. 16.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> Minard, Michel. \u00ab&nbsp;Robert Spitzer et le diagnostic homosexualit\u00e9 du DSM-II&nbsp;\u00bb, <em>Sud\/Nord<\/em>, 2009\/1 (n\u00b0 24), p. 81.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> Foucault, Michel. <em>Histoire des sexualit\u00e9s II&nbsp;: L\u2019usage des plaisirs. <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard, \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que des Histoires&nbsp;\u00bb, 1984, p. 207 et 224.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref13\" id=\"_ftn13\">[13]<\/a> Foucault, Michel. <em>Op. cit.<\/em> p. 71.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref14\" id=\"_ftn14\">[14]<\/a> Foucault, Michel. <em>Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique, <\/em>Paris&nbsp;: Gallimard, \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que des Histoires&nbsp;\u00bb, 1972, p. 74.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref15\" id=\"_ftn15\">[15]<\/a> Deleuze, Gilles. <em>Foucault<\/em>, Paris&nbsp;: Les \u00c9ditions de Minuit, 1986, p. 56.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref16\" id=\"_ftn16\">[16]<\/a><em> <\/em><em>Ibid.<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref17\" id=\"_ftn17\">[17]<\/a> Foucault, Michel. <em>Naissance de la clinique, <\/em>Paris&nbsp;: Presses Universitaires de France, \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que de philosophie contemporaine&nbsp;\u00bb, 1963 (2007, 7<sup>e<\/sup> \u00e9d. \u00ab&nbsp;Quadrige&nbsp;\u00bb), p. 147.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref18\" id=\"_ftn18\">[18]<\/a><em> <\/em><em>Ibid. <\/em>p. 271.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref19\" id=\"_ftn19\">[19]<\/a><em> <\/em><em>Ibid.<\/em> p. 201.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[C&rsquo;est] \u00e0 travers la constitution d\u2019un savoir scientifique au sujet d\u2019individus \u00ab\u2009malades\u2009\u00bb [que] se constitue la maladie, qui devient telle et se voit conf\u00e9rer un statut particulier. Gr\u00e2ce \u00e0 la constitution d\u2019un savoir sur la maladie mentale, le diagnostic va devenir le marqueur du statut particulier, de l&rsquo;exclusion. C\u2019est alors le symbole d\u2019une projection de th\u00e8mes culturels sur les individus pour en faire des malades et des d\u00e9viants, dans la mesure o\u00f9 la nature m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne de maladie est d\u00e9fini en termes d\u2019\u00e9cart par rapport \u00e0 une norme.<\/p>\n","protected":false},"author":663,"featured_media":26769,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[348,453],"tags":[200,204,312],"class_list":["post-26759","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-automne-2022","category-contribution-speciale","tag-discrimination","tag-enquete","tag-violences-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/26759","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/663"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=26759"}],"version-history":[{"count":14,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/26759\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":37398,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/26759\/revisions\/37398"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/26769"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=26759"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=26759"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=26759"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}