{"id":963,"date":"2019-10-21T20:35:15","date_gmt":"2019-10-21T20:35:15","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=963"},"modified":"2021-01-15T11:28:48","modified_gmt":"2021-01-15T11:28:48","slug":"jim-harrison","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?page_id=963","title":{"rendered":"Jim Harrison"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Seule\nla terre est \u00e9ternelle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Article publi\u00e9 dans la revue America<\/p>\n\n\n\n<p>Un \u00e9crivain se heurte\nparfois \u00e0 un mur discret mais beaucoup trop solide pour que vous puissiez\nsuivre l\u2019avis de Dosto\u00efevski, lequel conseille de vous cogner la t\u00eate dessus,\nencore et encore. Certains murs semblent dot\u00e9s d\u2019une \u00e9paisseur infinie.\nPourquoi devrais-je consacrer ce qui me reste de courage et d\u2019\u00e9nergie, sans\nparler de mon temps, \u00e0 \u00e9crire sur les d\u00e9pr\u00e9dations \u00e9cologiques, alors qu\u2019il\nsuffit \u00e0 toute personne moyennement intelligente de se pencher par la fen\u00eatre\npour constater, hormis en de tr\u00e8s rares lieux, \u00e0 quel point nous avons souill\u00e9\nnotre nid? Cette perception est parfois insupportable \u00e0 certains d\u2019entre nous,\ncomme si nous \u00e9tions condamn\u00e9s \u00e0 porter durant toute notre vie le pesant et\nr\u00e9pugnant havresac de ce savoir. Cette prise de conscience peut tr\u00e8s bien\nentamer notre bonheur, troubler notre sommeil et nos mariages, g\u00e2cher nos\npromenades quotidiennes et jusqu\u2019\u00e0 la gr\u00e2ce \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 implacable.\nCe savoir se r\u00e9sume toujours dans la duret\u00e9 de \u00ab&nbsp;ce qui aurait pu\n\u00eatre&nbsp;\u00bb. Il faut scruter longtemps pour trouver de l\u2019amour parmi les\nruines.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es,\nj\u2019ai pass\u00e9 davantage de temps que je ne l\u2019aurais souhait\u00e9 \u00e0 me demander o\u00f9 j\u2019ai\nbien pu trouver ces id\u00e9es d\u2019\u00e9thique \u00e9cologique qui m\u2019emp\u00eachent tellement de\ndormir. Au-dessus de mon bureau je garde un petit morceau de papier o\u00f9 j\u2019ai\n\u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu n\u2019es rien qu\u2019un \u00e9crivain&nbsp;\u00bb, la phrase que m\u2019a\naboy\u00e9e un patron de studio hollywoodien il y a des ann\u00e9es. C\u2019est une id\u00e9e\npr\u00e9cieuse, m\u00eame si je l\u2019ai prise \u00e0 juste titre pour une insulte, car elle\ninsiste sur l\u2019humilit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 notre fonctionnement en tant qu\u2019\u00eatre humain\nplut\u00f4t que comme id\u00e9ologue, altruiste vocif\u00e9rant ou dingue religieux convaincu\nque Dieu nous a donn\u00e9 la terre et que nous avons m\u00e9taphoriquement et r\u00e9ellement\nmordu et arrach\u00e9 les doigts et les mains de notre bienfaiteur. Malheureusement,\navec mon imagination suraliment\u00e9e, je vois parfaitement cette sc\u00e8ne \u00e0 la\nmani\u00e8re d\u2019un tableau de William Blake ou de Goya. Pour assurer mon propre\nretour sur terre, je marche quotidiennement avec mon chien dans des r\u00e9gions\nvides, nues, \u00e9ventr\u00e9es, amput\u00e9es de leur nature essentielle par notre\ncomportement. Mais elles sont encore belles, ces montagnes et ces vall\u00e9es du\nSud-Ouest, ou bien les rivi\u00e8res et les for\u00eats de mon Nord-Michigan natal. Elles\nseraient encore plus belles si j\u2019ignorais ce \u00e0 quoi elles auraient pu\nressembler, mais il faut bien se contenter de ce qu\u2019elles sont, car nous\nn\u2019avons qu\u2019elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, c\u2019est la faute\nde mon p\u00e8re. Il \u00e9tait agronome, sp\u00e9cialiste des sols, et il tenait mordicus \u00e0\nrestaurer en leu \u00e9tat premier des cours d\u2019eau d\u00e9voy\u00e9s et pollu\u00e9s par une\nagriculture incons\u00e9quente. Il arrondissait maigrement ses fins de mois gr\u00e2ce au\ngouvernement f\u00e9d\u00e9ral et \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat du Michigan, mais dans ma\njeunesse il \u00e9tait agent agricole du comt\u00e9 d\u2019Osceola. Au d\u00e9but de ma carri\u00e8re de\nsale gosse, un type de comportement en partie explicable par le traumatisme\n\u00e9vident de la perte d\u2019un \u0153il lors d\u2019un accident, j\u2019accompagnais souvent mon\np\u00e8re au cours de ses tourn\u00e9es o\u00f9 il dispensait ses conseils aux paysans. Les\ngens du cru l\u2019acceptaient sans probl\u00e8me, car il avait grandi dans une ferme du\ncomt\u00e9 voisin et il partageait leur langage particulier fait de dur labeur et de\nprivations. <\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, plus de\ncinquante ans apr\u00e8s, ce qui me reste de ces vir\u00e9es en voiture \u00e0 travers la\ncompagne, c\u2019est mon p\u00e8re essayant de m\u2019apprendre le nom des herbes, des\nbuissons, des arbres et des fleurs sauvages que nous sentions ou voyions par\nles vitres ouvertes de la voiture, ou \u00e0 l\u2019occasion de nos marches lorsque nous\npr\u00e9levions des \u00e9chantillons de sols avant de placer nos sp\u00e9cimens dans des\npetits bocaux en verre. J\u2019\u00e9tais mauvais \u00e9l\u00e8ve et j\u2019accumulais une vague\nteinture de connaissances qui profitait tr\u00e8s m\u00e9diocrement de mes promenades en\nfor\u00eat, de mes excursions de p\u00eache quotidiennes \u00e0 partir de notre chalet, ou de\nplus longues vir\u00e9es pour rejoindre des torrents ou des rivi\u00e8res \u00e0 truites. J\u2019ai\nmis de nombreuses ann\u00e9es \u00e0 comprendre que tout ce temps qui m\u2019\u00e9tait accord\u00e9, je\nle devais \u00e0 mon \u0153il gauche aveugle qui avait fait de moi un pauvre gosse fou de\ndouleur. <\/p>\n\n\n\n<p>En plus de ces balades au\ngrand air, il y avait les livres que mon p\u00e8re me transmit \u00e0 partir de sa propre\njeunesse, des livres de Ernest Thomas Seton, James Oliver Curwood, Fenimore\nCooper, les \u0153uvres des redoutables baratineurs que sont Horatio Alger et Zane\nGrey, celles de Owen Winster, auxquelles s\u2019ajout\u00e8rent plus tard les romans du\nmonde sauvage de Harvey Allen et de Walter Edmonds qui \u00e9crivit <em>Sur la piste\ndes Mohawks<\/em>. \u00c0 cause de mon \u00e9vidente blessure au visage, j\u2019avais tendance \u00e0\n\u00eatre d\u00e9sign\u00e9 comme indien lorsque enfant je jouais au cow-boys et aux Indiens.\nCela d\u2019autant plus que mon livre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de Seton, <em>Two Little Savages<\/em>,\n\u00e9voquait deux jeunes Blancs qui apprenaient \u00e0 vivre dans la for\u00eat sauvage comme\ndeux Indiens pendant un mois entier. La transition n\u2019est plus parfaitement\nclaire dans mon esprit, mais j\u2019en suis progressivement venu \u00e0 m\u2019identifier aux\nIndiens qui kidnappaient l\u2019h\u00e9ro\u00efne dans les fictions romantiques de la\nFronti\u00e8re, plut\u00f4t qu\u2019aux hommes courageux qui allaient la d\u00e9livrer. Quel\nplaisir d\u2019avoir une jolie fille dans mon tipi, pensais-je. <\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde se souvient\npeut-\u00eatre d\u2019\u00e9v\u00e9nements apparemment insignifiants de l\u2019enfance qui ont eu des\neffets disproportionn\u00e9s sur leur vie adulte. Je veux dire, en dehors des\ntraumatismes \u00e9vidents que sont les blessures, les s\u00e9vices sexuels, les divorces\nou le d\u00e9c\u00e8s des parents. Je me rappelle plus clairement ma pile de cartes\nd\u2019Audubon servant \u00e0 l\u2019identification des oiseaux, que le professeur qui me les\na donn\u00e9es. Un jeune voisin se fait r\u00e9guli\u00e8rement tapoter le cr\u00e2ne \u00e0 cause de\nses talents pour le calcul et plus tard il devient comptable. L\u2019\u00e9v\u00e9nement le\nplus banal a parfois une importance insoup\u00e7onn\u00e9e. Quand nous passions en\nvoiture devant la maison de campagne d\u2019une femme qui \u00e9crivait dans le <em>Saturday\nEvening Post<\/em> et dans <em>Colliers<\/em>, mes parents ne tarissaient pas\nd\u2019\u00e9loges sur elle, et l\u2019id\u00e9e de gagner ma vie en \u00e9crivant des histoires a\ncommenc\u00e9 \u00e0 me s\u00e9duire. La mani\u00e8re qu\u2019ont les gens de devenir ce qu\u2019ils sont a\nquelque chose de profond\u00e9ment hasardeux et comique, qui m\u2019a toujours rappel\u00e9 la\nphrase d\u2019Aristophane, \u00ab&nbsp;tourbillon est roi&nbsp;\u00bb. \u00c0 la fin des ann\u00e9es\ncinquante, j\u2019ai m\u00eame rencontr\u00e9 un homme \u00e0 San Francisco qui m\u2019a confi\u00e9 qu\u2019en\ngrandissant dans une ferme du Dakota du Sud, il avait eu l\u2019ambition de devenir\ngigolo et maquereau dans une grande m\u00e9tropole \u2013 une double vocation \u00e0 laquelle\nil consacrait son temps avec une \u00e9vident r\u00e9ussite. <\/p>\n\n\n\n<p>Wordsworth dit que\n\u00ab&nbsp;l\u2019enfant est le p\u00e8re de l\u2019homme&nbsp;\u00bb et c\u2019est probablement une tr\u00e8s\nbonne chose qu\u2019enfants nous ignorions cette v\u00e9rit\u00e9. Aujourd\u2019hui, les parents\nsoucieux de leur prog\u00e9niture utilisent cette id\u00e9e pour tronquer la nature de\nl\u2019enfance avec leur curiosit\u00e9 excessive et leur ambition sauvage. On remarque\nsouvent une \u00e9trange apathie chez ces adultes miniatures \u00e0 l\u2019occasion de leurs\njeux organis\u00e9s. Les enfants des villes ont m\u00eame acc\u00e8s \u00e0 des cours sur la\ngestion des actions et des obligations en Bourse. <\/p>\n\n\n\n<p>Je dois reconna\u00eetre que\nmes propres lacunes sur le chapitre de la bonne conduite s\u2019expliquaient\npeut-\u00eatre par mon amour et ma recherche de la nature sauvage. Comme j\u2019avais lu\nque les premiers occupants de notre Sud-Ouest aimaient beaucoup les haricots,\npeu apr\u00e8s l\u2019aube je partais dans la for\u00eat avec une gourde d\u2019eau et une bo\u00eete de\nharicots, ainsi que parfois un arc et des fl\u00e8ches. Je faisais un feu pour\nr\u00e9chauffer les haricots, mais le plus souvent je les mangeais froids. Si\npuissantes \u00e9taient les impressions sensuelles de ces promenades pr\u00e9coces que je\nles retrouve sans effort plus de cinquante ans apr\u00e8s. On \u00e9tait alors\nenti\u00e8rement d\u00e9pourvu des opinions des attitudes et des conclusions qui vous\nrendent si ais\u00e9ment aveugle \u00e0 la nature de l\u2019exp\u00e9rience, quasiment \u00e0 la nature\nde la nature. \u00ab&nbsp;De tous ses yeux, le monde de la cr\u00e9ature contemple\nl\u2019ouvert, alors que nos yeux sont tourn\u00e9s vers l\u2019int\u00e9rieur&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Rilke.\nQuand nous sommes jeunes dans un cadre naturel, nos yeux ne sont pas tourn\u00e9s vers\nl\u2019int\u00e9rieur. C\u2019est extr\u00eamement difficile, mais adulte on peut retrouver cet\n\u00e9tat. <\/p>\n\n\n\n<p>Il est bien s\u00fbr\nparfaitement pr\u00e9visible que le poids du contenu de votre existence va\nd\u00e9terminer vos pr\u00e9occupations pr\u00e9sentes, et vous \u00eates tout \u00e0 fait impuissant\nface \u00e0 cet ensemble de souvenirs et d\u2019id\u00e9aux. Vous savez tr\u00e8s bien que, selon\nnotre propre vision de myope, seules les \u00e9toiles sont \u00e0 l\u2019abri de nos pulsions\ndestructrices. Nous ne constituons qu\u2019une seule esp\u00e8ce sur un total estim\u00e9 \u00e0\ncent millions. Bon nombre d\u2019entre nous ont pris plaisir \u00e0 savourer notre\ndomination sur toutes ces esp\u00e8ces. En fait, nous avons cr\u00e9\u00e9 certains aspects de\nla religion pour nous rassurer et nous convaincre que nous avons raison de\nsouiller toutes ces autres esp\u00e8ces \u00e0 notre guise. Nous avons organis\u00e9 une\nth\u00e9ocratie virtuelle du viol de la terre qui garantit le caract\u00e8re acceptable,\nsinon sacr\u00e9, de toutes nos d\u00e9pr\u00e9dations. Je me rappelle que ceci est le monde\ndans lequel je vis. Je connais tous les d\u00e9tails. Rien n\u2019a chang\u00e9 depuis que\nMark Twain nous disait que le Congr\u00e8s abritait les seuls vrais criminels de\nnotre pays. Ces politiciens ont organis\u00e9 leur propre jeu de canasta dans lequel\nla terre elle-m\u00eame constitue un facteur parfaitement d\u00e9risoire. <\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que tout ce que\nj\u2019ai appris sur les premiers habitants de l\u2019Am\u00e9rique au cours de mon existence\ns\u2019est rassembl\u00e9 en une masse d\u2019anecdotes, un agr\u00e9gat peu orthodoxe qui ne me\npermettrait s\u00fbrement pas d\u2019obtenir la moindre unit\u00e9 de valeur en facult\u00e9, mais\nqui exc\u00e8de n\u00e9anmoins les connaissances de 99,999% de mes concitoyens, lesquels\nse voilent r\u00e9solument la face devant les p\u00e9ch\u00e9s commis par leurs anc\u00eatres au\nd\u00e9triment de ces gens. Nous devons accepter le fait que la plupart d\u2019entre nous\nsouhaitons conna\u00eetre seulement ce qui nous convient, et que les p\u00e9dagogues\nn\u2019ont fait que de timides perc\u00e9es dans cette direction. J\u2019ai r\u00e9cemment demand\u00e9\n\u00e0 un ami indien dans quelle mesure il se d\u00e9sesp\u00e9rait de nous voir incapables\nd\u2019apprendre la moindre chose sur son peuple, aussi simple soit-elle. Il m\u2019a\nr\u00e9pondu qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 parce que le fait d\u2019accepter la\nresponsabilit\u00e9 des torts commis est une id\u00e9e religieuse et qu\u2019il n\u2019avait pas\nremarqu\u00e9 de religion \u00ab&nbsp;en activit\u00e9&nbsp;\u00bb dans la culture moderne. Il a\najout\u00e9 que, sans cet \u00e9l\u00e9ment de bonne volont\u00e9, tous les probl\u00e8mes devaient \u00eatre\ntrait\u00e9s d\u2019un point de vue l\u00e9gal, parce que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 le seul langage efficace\npour le changement social. Quelle tristesse\u2026 Aucune justice n\u2019est possible sans\navocats. <\/p>\n\n\n\n<p>Quelques jours plus tard,\nje me suis dit, \u00ab&nbsp;descends donc de tes grands chevaux&nbsp;\u00bb, une formule\nqui est en soi un archa\u00efsme. Je suis apparemment un \u00ab&nbsp;Blanc&nbsp;\u00bb dot\u00e9 de\ntous les privil\u00e8ges inh\u00e9rents \u00e0 cet \u00e9tat, ainsi que de ces autres privil\u00e8ges\nli\u00e9s \u00e0 ma r\u00e9ussite financi\u00e8re, ce qui me place assez haut dans le classement\nplan\u00e9taire par pourcentage. Cela n\u2019\u00e9veille pas chez moi la moindre culpabilit\u00e9\nsuppl\u00e9mentaire parce que j\u2019ai tout accompli par moi-m\u00eame en \u00e9crivant et que je\nsuis donc un op\u00e9rateur ind\u00e9pendant dans une industrie non extractive. J\u2019ai\nplut\u00f4t for\u00e9 et creus\u00e9 dans ma t\u00eate, pour ainsi dire. Mon probl\u00e8me tient \u00e0 mon\nsens implacable de la parit\u00e9, un sens que j\u2019ai acquis \u00e0 l\u2019\u00e9tourdi et qui\ns\u2019applique non seulement \u00e0 la race humaine, mais aussi aux cent millions\nd\u2019autres esp\u00e8ces. Je crois vraiment que la r\u00e9alit\u00e9 est l\u2019agr\u00e9gat des\nperceptions de toutes les cr\u00e9atures. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai rumin\u00e9 comme une\nvache pendant deux jours au bord de la rivi\u00e8re qui coule \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon chalet,\npour essayer de trouver un moyen de d\u00e9gonfler en moi cette baudruche ruminante\nqui me rendait compl\u00e8tement cingl\u00e9. Il y a quelque chose de profond\u00e9ment\ncomique dans l\u2019image d\u2019un homme qui cogite de la sorte en buvant une bouteille\nde vin \u00e0 trente dollars et en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 sa propre histoire ainsi qu\u2019\u00e0\ncelle de nos \u00ab&nbsp;premiers citoyens&nbsp;\u00bb, comme on appelle les Indiens au\nCanada. Nous voil\u00e0 de retour sur le territoire du captieux Hamlet, mais un peu\nplus loin dans la cha\u00eene alimentaire avec \u00ab&nbsp;rien qu\u2019un \u00e9crivain&nbsp;\u00bb\nembourb\u00e9 dans le marigot de l\u2019autoparodie professionnelle. Le p\u00e8re apprend \u00e0 son\ngamin que nous devons \u00eatre justes avec la terre, les Indiens et les autres\nesp\u00e8ces. L\u2019\u00e9crivain oublie que sa vocation consiste \u00e0 \u00e9crire, une t\u00e2che qui\nn\u2019inclut pas l\u2019obligation d\u2019imiter ou de se prendre pour les personnages\nsouvent absurdement h\u00e9ro\u00efques cr\u00e9\u00e9s par ledit \u00e9crivain. <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des ann\u00e9es, j\u2019ai\nimagin\u00e9 qu\u2019on \u00e9tendait un mince drap de coton sur tout le continent et sur son\nhistoire, avant de prendre un peu de recul pour regarder les endroits o\u00f9 le\nsang filtrait \u00e0 travers le tissu. C\u2019est encore plus facile \u00e0 r\u00e9aliser avec\nl\u2019histoire plus r\u00e9cente de l\u2019Europe. Nous devons consciemment nous rappeler les\nmassacres de Sand Creek et de Wounded Knee, pour nommer deux taches sanglantes.\nDe tels \u00e9v\u00e9nements ne sont jamais compl\u00e8tement entr\u00e9s dans l\u2019histoire des conqu\u00e9rants,\npour la m\u00eame raison que My Lai n\u2019y est jamais entr\u00e9 non plus. Il n\u2019y a pas\ngrand risque de voir un char Wouded Knee ou un char My Lai lors d\u2019un d\u00e9fil\u00e9 du\n4 juillet. Quand on y pense, nos pr\u00e9tendues \u00ab&nbsp;Guerres indiennes&nbsp;\u00bb ont\n\u00e9t\u00e9 au sens strict de simples conqu\u00eates et op\u00e9rations immobili\u00e8res. Tous ces\nbiens font l\u2019objet d\u2019une expropriation imm\u00e9diate. Beaucoup plus tard, c\u2019est\nBertolt Brecht qui a dit que ceux que nous voulons d\u00e9truire, nous les appelons\nd\u2019abord sauvages.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ce que nous gardons\nde force au placard pour le cacher au regard public se mue invariablement en\nspectre destructeur. Presque tout le monde est \u00e0 peu pr\u00e8s convaincu que ce sont\nles m\u00e9dias plut\u00f4t que la religion ou le sentiment d\u2019un destin national qui\nstructurent et rendent cr\u00e9dibles nos existences. Quand on fait le compte du\ntemps pass\u00e9, on constate que c\u2019est la nature du divertissement qui formate\nnotre r\u00e9alit\u00e9. Qui peut oublier Ronald Reagan parlant des \u00ab&nbsp;Indiens\nmagnats du p\u00e9trole dans leurs r\u00e9serves&nbsp;\u00bb, une id\u00e9e tir\u00e9e de plusieurs\nfilms identifiables. Lorsque vous cherchez des films donnant une description\nexacte des cultures indiennes, vous ne trouvez que le r\u00e9cent <em>Phoenix,\nArizona <\/em>&nbsp;et, dans une moindre mesure,\n<em>Little Big Man<\/em>. Le cin\u00e9ma et la t\u00e9l\u00e9vision sont \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ce que les\nfastfoods sont \u00e0 nos r\u00e9coltes abondantes. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon propre cas, qui\nn\u2019a rien d\u2019inhabituel, j\u2019ai appris beaucoup de choses sur l\u2019habitat avant\nd\u2019apprendre \u00e0 conna\u00eetre les gens qui vont avec cet habitat. La nature de nos\npr\u00e9d\u00e9cesseurs \u00e9tait \u00e0 peine enseign\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole, sinon pas du tout. Les\ninformations \u00e9taient l\u00e0, mais il fallait creuser pour les trouver; j\u2019ai donc\ncreus\u00e9. Je ne l\u2019aurais sans doute jamais fait sans les conseils de mon p\u00e8re et\nla conviction qu\u2019on pouvait vivre dans un habitat relativement sauvage et\nnaturel sans le d\u00e9truire, tout en sachant que les religions indiennes\n\u00e9mergeaient directement de la terre qui donnait la vie \u00e0 ces gens. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9voque ici un univers\nimmens\u00e9ment propice \u00e0 l\u2019affadissement romantique, aux distorsions pr\u00e9visibles\nd\u2019id\u00e9ologues de tout poil, qu\u2019il s\u2019agisse de Rousseau ou des r\u00e9cents hippies\ncouverts de turquoises, ou encore des dingues du peyolt. Nous devons envisager\ncet univers \u00e0 partir de l\u2019int\u00e9rieur et vers l\u2019ext\u00e9rieur, plut\u00f4t que le\ncontraire. Il ne saurait exister aucun concept autoris\u00e9 de vertu ethnique ou\ng\u00e9n\u00e9tique, qui devient in\u00e9vitablement la source principale de la boucherie\nhumaine. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous heurtons ici au\nmur tr\u00e8s \u00e9pais de la x\u00e9nophobie, de la pi\u00e9t\u00e9 g\u00e9ographique. J\u2019ai vu\nd\u2019innombrables exemples d\u2019\u00e9crivains et de critiques qui faisaient mine de\nm\u00e9priser leurs voisins \u00e0 cause de leurs appartenances r\u00e9gionales. \u00c0 un\nNew-Yorkais, presque toute la culture indienne du nord du Midwest jusqu\u2019aux\nGrandes Plaines et le nord-ouest du pays para\u00eetra suspecte, \u00e0 moins que ce\nNew-Yorkais aille y faire un tour et la d\u00e9couvre par lui-m\u00eame. Un critique de\npassage au vieux ranch qui me sert de bureau pr\u00e8s de la fronti\u00e8re mexicaine\ncroyait mordicus que cette b\u00e2tisse faisait partie d\u2019un d\u00e9cor de cin\u00e9ma. Non,\nc\u2019est simplement un vieux ranch pr\u00e8s de la fronti\u00e8re mexicaine. Les sept chiens\nde vachers dans la cour ne sont pas des animaux domestiques, mais ils servent \u00e0\nrassembler le b\u00e9tail dans cette r\u00e9gion vallonn\u00e9e. Je pourrais multiplier les\nexemples. Ainsi, le cactus peyolt propose une fascinante exp\u00e9rience\nhallucinog\u00e8ne, mais de mani\u00e8re beaucoup plus importante ce cactus est utilis\u00e9\npar certains groupes indiens pour renforcer leur identit\u00e9 tribale et comme un\npuissant alli\u00e9 contre l\u2019alcoolisme. Quand j\u2019ai vu un Assiniboine danser pendant\nneuf heures d\u2019affil\u00e9e lors d\u2019un pow-wow, il \u00e9tait guid\u00e9 par une impulsion\nbeaucoup plus forte qu\u2019un simple exercice d\u2019a\u00e9robic. Bien s\u00fbr, l\u2019inverse est\naussi vrai. Quand un \u00e9crivain \u00e0 l\u2019ouest des Appalaches se plaint d\u2019\u00eatre ignor\u00e9\npar \u00ab&nbsp;l\u2019estabishment litt\u00e9raire de l\u2019Est&nbsp;\u00bb, je me sens contraint de\nlui r\u00e9pondre qu\u2019il y a au moins trente mille \u00e9crivains \u00e0 Boston, New York et\ndans le New Jersey qui d\u00e9plorent cette m\u00eame ignorance. Le monde para\u00eet tr\u00e8s\ndiff\u00e9rent selon votre point de vue et la nature de vos pr\u00e9occupations. <\/p>\n\n\n\n<p>La x\u00e9nophobie est\nsimplement un \u00e9l\u00e9ment biologique de la b\u00eate humaine, laquelle a bien du mal \u00e0\nsurmonter ce handicap. Historiquement, les minorit\u00e9s se sont toujours battues\npour attirer notre attention. Nous avons des Noirs, des Juifs, des Chicanos et\ndes Indiens, tous ayant \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment traumatis\u00e9s par notre histoire. Je\ndois dire que globalement, seuls les intellectuels juifs ont \u00e9t\u00e9 capables de se\nhisser au-dessus des probl\u00e8mes de leur propre groupe ethnique pour consid\u00e9rer\nlucidement les tourments des autres. Les juifs, par exemple, ont jou\u00e9 un r\u00f4le\ncrucial dans la fondation de la N.A.A.C.P <a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. L\u2019affreuse expression\n\u00ab&nbsp;l\u2019huile va \u00e0 la roue qui grince&nbsp;\u00bb parle d\u2019elle-m\u00eame dans le cas des\nIndiens qui ont une profonde aversion culturelle pour les j\u00e9r\u00e9miades, moyennant\nquoi jusqu\u2019\u00e0 une date r\u00e9cente il \u00e9tait plus facile pour les membres du congr\u00e8s\net l\u2019ensemble de la population de les ignorer. Les tribunaux f\u00e9d\u00e9raux ont m\u00eame\nd\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que le Bureau des affaires indiennes doit rendre compte des milliards\nde dollars d\u2019argent provenant de la location des terres indiennes qu\u2019il a\nplac\u00e9s de mani\u00e8re malavis\u00e9e. Curieusement, un probl\u00e8me de cette ampleur n\u2019a\nre\u00e7u qu\u2019un faible \u00e9cho m\u00e9diatique. Il existe de toute \u00e9vidence des milliers\nd\u2019individus comme moi-m\u00eame qui barbotent dans leur propre sentiment d\u2019injustice\net qui grincent avec la roue, \u00ab&nbsp;mon probl\u00e8me est plus grave que le\ntien&nbsp;\u00bb. Il est tr\u00e8s difficile pour un peuple d\u2019avoir la moindre perception\nde l\u2019histoire, quand tant d\u2019\u00e9l\u00e9ments de cette histoire ont \u00e9t\u00e9 bannis hors de\nsa vue.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre jour, je lisais\nque la cr\u00e9cerelle, commun\u00e9ment appel\u00e9e \u00ab&nbsp;faucon \u00e0 moineau&nbsp;\u00bb bien\nqu\u2019elle ne chasse aucun moineau, poss\u00e8de un \u00e9trange talent d\u00fb aux c\u00f4nes infinit\u00e9simaux\nde ses yeux qui per\u00e7oivent la lumi\u00e8re ultraviolette et lui permettent ainsi de\nvoir les taches d\u2019urine iridescentes laiss\u00e9es dans l\u2019herbe par les campagnols,\net donc de mieux les chasser. Ce n\u2019est pas une id\u00e9e merveilleuse mais un fait\nqui m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 me rappeler une fois encore la phrase de William Blake&nbsp;:\n\u00ab&nbsp;Comment savons-nous que chaque oiseau qui fend l\u2019air est un immense\nmonde de d\u00e9lices ferm\u00e9s \u00e0 nos cinq sens?&nbsp;\u00bb Que vous lisiez E. O. Wilson ou\nJean-Henri Fabre, vous \u00eates attir\u00e9 parmi les d\u00e9lices innombrables des plus\npetites cr\u00e9atures. J\u2019ai alors pens\u00e9 que les Indiens d\u2019Am\u00e9rique consacraient\nl\u2019attention de toute leur vie au monde naturel afin de survivre. Le fait qu\u2019ils\nne soient plus oblig\u00e9s de le faire pose une s\u00e9rie de questions \u00e9normes. <\/p>\n\n\n\n<p>Le po\u00e8te Wallace Stevens\nest l\u2019auteur de cette d\u00e9claration troublante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous \u00e9tions tous\nindiens jadis.&nbsp;\u00bb (Des analyses d\u2019ADN prouvent qu\u2019il y a encore plus\nlongtemps nous \u00e9tions tous noirs.) Cela semble techniquement vrai et j\u2019en ai\ntir\u00e9 cette inconfortable conclusion qu\u2019\u00e0 cause de ma familiarit\u00e9 avec le monde\nnaturel je me suis fortement identifi\u00e9 \u00e0 ceux qui, jusqu\u2019\u00e0 une date r\u00e9cente,\navaient fond\u00e9 leur existence sur une telle familiarit\u00e9. Et puis je savais\ndepuis longtemps mes plaisirs les plus intenses li\u00e9s \u00e0 des activit\u00e9s comme la\nchasse, la p\u00e8che et l\u2019\u00e9tude des r\u00e9gions sauvages, toutes activit\u00e9s identiques \u00e0\ncelles de n\u2019importe quel bip\u00e8de du pl\u00e9istoc\u00e8ne. Les diff\u00e9rences essentielles\nentre les Indiens et moi tenaient au fait que mon peuple n\u2019avait jamais subi\nleur sort atroce. Mon peuple n\u2019est jamais pass\u00e9 d\u2019une dizaine de millions de\nmembres jusqu\u2019\u00e0 environ deux cent mille entre 1500 et 1900. <\/p>\n\n\n\n<p>Je connais des hommes,\ntant blancs qu\u2019indiens, qui vont dans la montagne ou dans la for\u00eat, \u00e0 cheval ou\n\u00e0 pied, afin de tuer des chevreuils pour leur famille. Cette impulsion ne\ndiff\u00e8re pas radicalement de celle qui pousse d\u2019autres hommes \u00e0 prendre le m\u00e9tro\npour aller travailler. On m\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 des centaines de fois que la chasse n\u2019est\nplus une n\u00e9cessit\u00e9 pour personne aux \u00c9tats-Unis, mais cela suppose que vous\naimez les bons alimentaires ou le g\u00e9n\u00e9ralement atroce b\u0153uf standard de\nsupermarch\u00e9 qui suinte du jus ros\u00e2tre comme s\u2019il venait de subir des injections\nd\u2019eau. J\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 des douzaines de \u00ab&nbsp;grandes bouffes&nbsp;\u00bb de\ngibier o\u00f9 des groupes entiers de familles s\u2019assoient dans la liesse et\nengloutissent autant de viande de chevreuil qu\u2019ils le peuvent. Chez les\nChippewas (Anishinabes) on mange le rago\u00fbt de gibier et de ma\u00efs lors du Festin\ndes Esprits, apr\u00e8s quoi on sort jeter un peu de tabac dans un feu de joie pour\ndire au revoir \u00e0 ses morts bien-aim\u00e9s aux quels on est peut-\u00eatre rest\u00e9 attach\u00e9\nd\u2019une mani\u00e8re mentalement malsaine. Les Chippewas croient que les morts\nsouhaitent \u00eatre d\u00e9livr\u00e9s de notre d\u00e9sespoir afin de pouvoir entrer librement\ndans le monde suivant. Nous avons beaucoup \u00e0 apprendre de cette ancienne\nesth\u00e9tique traditionnelle de la douleur. Je m\u2019\u00e9tonne de voir \u00e0 travers sous les\n\u00c9tats-Unis les riches, les moyennement prosp\u00e8res et les planqu\u00e9s du\ngouvernement tellement d\u00e9sireux d\u2019apprendre \u00e0 vivre \u00e0 nos autochtones mis\u00e9reux.\nApr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s \u00e0 Wounded knee, les Lakotas n\u2019ont m\u00eame plus eu le\ndroit de chasser nie de danser. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon chalet isol\u00e9, au\ncours de mon soixante-troisi\u00e8me \u00e9t\u00e9, j\u2019ai r\u00eav\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s avoir pass\u00e9 des\nmilliers et des milliers de journ\u00e9es au-dehors pour regarder la nature, j\u2019\u00e9tais\nenfin \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour regarder vers l\u2019ext\u00e9rieur. Le sens de tout cela\ndemeurait vague, mais l\u2019impression m\u2019est rest\u00e9e. En tant que po\u00e8te, il m\u2019est\ndevenu beaucoup plus simple de m\u2019imaginer en arbre ou en bloc de roc, en\ntorrent ou en champ, et plus simple encore de m\u2019imaginer en mammif\u00e8re. Quand\nShakespeare a dit \u00ab&nbsp;nous sommes la nature, aussi&nbsp;\u00bb, il a ex\u00e9cut\u00e9 un\nbond pour \u00e9chapper \u00e0 la schizophr\u00e9nie fondamentale de la culture occidentale,\nun bond que peu ont os\u00e9. Dans mon chalet en rondins, il y a moins de distance\nentre l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur. On respire l\u2019odeur du c\u0153ur de la for\u00eat en\ndormant. On entend la rivi\u00e8re qui coule le long du mur nord. Dans notre casita\nd\u2019hiver toute proche de la fronti\u00e8re mexicaine, les murs sont en adobe, de la\nboue s\u00e9ch\u00e9e. Cela est r\u00e9confortant, mais tient compte de l\u2019\u00e9l\u00e9gante imagination\nde l\u2019homme. J\u2019ai un jour parl\u00e9 \u00e0 une vieille dame alit\u00e9e dans l\u2019immense chambre\nde son pavillon de chasse situ\u00e9 au c\u0153ur de la for\u00eat de Rambouillet, en France. Les\nmurs, en pierre de taille, \u00e9taient couverts de tapisseries anciennes. Fix\u00e9s \u00e0\npartir du plafond, des centaines de cors de cervid\u00e9s arboraient leur \u00e9tiquette\nde bronze, l\u2019histoire de si\u00e8cles entiers de chasses. Cette propri\u00e9t\u00e9 avait\njadis appartenu \u00e0 Charlemagne et le pavillon lui-m\u00eame semblait parfaitement\nint\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la for\u00eat. L\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur circulaient librement et en tous\nsens. Je me suis senti aussi bien que le jour o\u00f9 je suis rest\u00e9 assis sur le\nseuil d\u2019un hogan abandonn\u00e9 sur la r\u00e9serve navajo en regardant l\u2019aube, qui\nsemblait monter du sol et jaillir vers le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Derni\u00e8rement, nous avons\nre\u00e7u une le\u00e7on terrible qui s\u2019explique en partie par nos efforts historiques\npour faire entrer les nations et les peuples du Moyen-Orient dans notre\nsuper-mixer parfaitement stupide, en ignorant tout dialogue sauf cette\ninjonction&nbsp;: \u00ab&nbsp;Contentez-vous de nous vendre votre p\u00e9trole, les\ngars.&nbsp;\u00bb Nous avons \u00e0 peu pr\u00e8s fait la m\u00eame chose avec les peuples\nautochtones d\u2019Am\u00e9rique depuis l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous avons d\u00e9barqu\u00e9 du bateau. Plus\nde cinq cents tribus ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9duites \u00e0 un seul nom, les Sauvages, les Indiens,\nles Peaux-rouges\u2026 M\u00eame une lecture superficielle, sans parler de voyages,\nr\u00e9v\u00e8le des diff\u00e9rences uniques, mais il n\u2019y a jamais eu beaucoup de lectures,\nm\u00eame superficielles. Bien qu\u2019ils habitent la m\u00eame r\u00e9gion, les Hopis sont aussi\ndiff\u00e9rents des Navajos que les Finlandais des Italiens, et peut-\u00eatre encore\nplus diff\u00e9rents. Et les Utes sont aussi diff\u00e9rents des Ojibw\u00e9s que les Fran\u00e7ais\ndes Allemands, et ainsi de suite. \u00c0 aucun moment de notre histoire, le foss\u00e9\nentre la perception du public et la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi grand. L\u2019histoire des\npeuples indiens est encore souvent enseign\u00e9e comme si tous ces gens \u00e9taient\nmorts. <\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019embl\u00e9e, je n\u2019avais\nnullement le droit de m\u2019identifier aux autochtones plut\u00f4t qu\u2019aux conqu\u00e9rants.\nCe fut un accident et, pour d\u00e9crire cet accident, il est normal que je me sente\nun peu idiot. Ils n\u2019ont rien re\u00e7u de moi, hormis un certain nombre de romans o\u00f9\nj\u2019\u00e9voque l\u2019univers curieux des sang-m\u00eal\u00e9. Je suis volontairement rest\u00e9 \u00e0\nl\u2019\u00e9cart de r\u00e9gions o\u00f9 je n\u2019ai rien \u00e0 faire, et elles sont nombreuses. Il y a\naujourd\u2019hui environ deux douzaines de bons romanciers indiens et l\u2019on peut\nparler d\u2019une r\u00e9elle renaissance, m\u00eame si elle a lieu trop loin de New York pou\n\u00eatre vraiment remarqu\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon cas comme dans\nd\u2019autres, la vocation de po\u00e8te rel\u00e8ve d\u2019une esp\u00e8ce de folie. Les sauts\nm\u00e9taphoriques de la po\u00e9sie sont aussi biographiques. Depuis l\u2019enfance, j\u2019ai\ntoujours aim\u00e9 jouer avec les mots. Jim Pepper, un musicien de jazz d\u2019origine\nindienne, chantait une belle chanson qu\u2019on devrait jouer dans toutes les \u00e9coles\nd\u2019Am\u00e9rique. Lorsque j\u2019\u00e9num\u00e8re des tribus que je ne connais pas et sur\nlesquelles je n\u2019ai rien lu, je suis emport\u00e9 par la beaut\u00e9 des noms et des\nimages accumul\u00e9s, et par le d\u00e9sespoir de notre cruaut\u00e9 implacable&nbsp;: Acoma,\nZuni, Kiowa, Apache, Mescalero, Arapaho, Pawnee, Miami, Arikara, Potawatomi,\nPonca, Haida, Blackfoot, Lakota, Minneconjou, Sioux, Omaha, Cheyenne, Chippewa,\nUte, Cree, Havasupai, Papago, Pima, Mohawk, Mandan, Kwakiutl, Mohave, Crow\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019ai re\u00e7u de ces\ncultures ne saurait \u00eatre comptabilis\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re de notre r\u00e9cente toquade\npour des listes de foutaises en rapport avec le mill\u00e9naire, qui m\u2019ont fait\npenser \u00e0 une rang\u00e9e de troph\u00e9es de bowling. La vie ressemble in\u00e9vitablement \u00e0\nun hologramme et des milliers de pinceaux nous ont peints \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0\nl\u2019ext\u00e9rieur. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai appris des Indiens\nque nous prouvons seulement notre appartenance \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 nous vivons sur\nterre en utilisant notre maison avec soin, sans la d\u00e9truire. J\u2019ai appris qu\u2019on\nne peut pas se sentir chez soi dans son corps, qui est la maison la plus\nauthentique de chacun, quand on souhaite \u00eatre ailleurs, et qu\u2019il faut trouver\npar soi-m\u00eame le lieu o\u00f9 l\u2019on est d\u00e9j\u00e0 dans le monde naturel environnant. J\u2019ai appris\nque dans mon travail de po\u00e8te et de romancier il n\u2019existe pas pour moi de\nchemin trac\u00e9 \u00e0 l\u2019avance, et que j\u2019\u00e9cris le mieux en puisant dans mon exp\u00e9rience\nd\u2019adolescent imitant les autochtones et partant vers une contr\u00e9e o\u00f9 il n\u2019y a\npas de chemin. J\u2019ai appris que je ne peux pas croire vraiment \u00e0 une religion en\nniant la science pure ou les conclusions de mes propres observations du monde\nnaturel. J\u2019ai appris que regarder un pluvier des hautes terres ou une grue des\nsables est plus int\u00e9ressant que de lire la meilleure critique \u00e0 laquelle j\u2019ai\njamais eu droit. J\u2019ai appris que je peux seulement conserver mon sens du\ncaract\u00e8re sacr\u00e9 de l\u2019existence en reconnaissant mes propres limites et en\nrenon\u00e7ant \u00e0 toute vanit\u00e9. J\u2019ai appris qu\u2019on ne peut pas comprendre une autre\nculture tant qu\u2019on tient \u00e0 d\u00e9fendre la sienne co\u00fbte que co\u00fbte. Comme disaient\nles Sioux, \u00ab&nbsp;courage, seule la Terre est \u00e9ternelle&nbsp;\u00bb. Peu parmi les\ncents millions d\u2019autres esp\u00e8ces sont dou\u00e9es de parole, si bien que nous devons\nparler et agir pour les d\u00e9fendre. Que nous ayons trahi les peuples autochtones\ndevrait nous pousser de l\u2019avant, tant pour eux que pour la terre que nous\npartageons. Si nous ne parvenons pas \u00e0 comprendre que la r\u00e9alit\u00e9 de la vie est\nun agr\u00e9gat des perceptions et de la nature de toutes les esp\u00e8ces, nous sommes\ncondamn\u00e9s, ainsi que la terre que d\u00e9j\u00e0 nous assassinons.<br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a>\nAssociation nationale pour l\u2019avancement des gens de couleur. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seule la terre est \u00e9ternelle Article publi\u00e9 dans la revue America Un \u00e9crivain se heurte parfois \u00e0 un mur discret mais beaucoup trop solide pour &#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":961,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-963","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/963","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=963"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/963\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":964,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/963\/revisions\/964"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/961"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=963"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}