{"id":886,"date":"2019-09-28T18:30:07","date_gmt":"2019-09-28T18:30:07","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=886"},"modified":"2021-01-15T11:26:59","modified_gmt":"2021-01-15T11:26:59","slug":"james-c-scott","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?page_id=886","title":{"rendered":"James C. Scott"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La domination et les arts de la r\u00e9sistance<\/h3>\n\n\n\n<p>(Extraits)<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">I &#8211;  Derri\u00e8re l&rsquo;histoire officielle<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Mais je veux savoir si je puis te rapporter avec franchise ce qui se passe l\u00e0-bas, ou si je dois abr\u00e9ger mon r\u00e9cit. Car je redoute tes promptes col\u00e8res, roi, ton caract\u00e8re irascible et tyrannique.  <\/p><p>Euripide, <em>Les Bacchantes<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Le laboureur et l\u2019artisan, pour asservis qu\u2019ils soient, en sont quittes en ob\u00e9issant; mais le tyran voit ceux qui l\u2019entourent coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu\u2019ils fassent ce qu\u2019il ordonne, mais aussi qu\u2019ils pensent ce qu\u2019il veut et souvent m\u00eame, pour le satisfaire, qu\u2019ils pr\u00e9viennent ses propres d\u00e9sirs. Ce n\u2019est pas le tout de lui ob\u00e9ir, il faut encore lui complaire; il faut qu\u2019ils se rompent, se tourmentent, se tuent \u00e0 traiter ses affaires, et puisqu\u2019ils ne se plaisent qu\u2019\u00e0 son plaisir, qu\u2019ils sacrifient leur go\u00fbt au sein, qu\u2019ils forcent leur temp\u00e9rament et d\u00e9pouillent leur naturel. Il faut qu\u2019ils soient attentifs \u00e0 ses paroles, \u00e0 sa voix, \u00e0 ses regards, \u00e0 ses gestes&nbsp;: que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occup\u00e9s \u00e0 \u00e9pier ses volont\u00e9s et \u00e0 deviner ses pens\u00e9es. <\/p><p>Est-ce l\u00e0 vivre heureux? Est-ce m\u00eame vivre? <\/p><p>\u00c9tienne de la Bo\u00e9tie, <em>Discours de la servitude volontaire<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Et la haine la plus intense na\u00eet de la peur, qui force au silence et canalise la passion vers un violent d\u00e9sir de revanche, vers l\u2019annihilation imaginaire de l\u2019objet ha\u00ef, un peu comme dans ces rites de vengeance clandestin o\u00f9 les pers\u00e9cut\u00e9s trouvent \u00e0 ext\u00e9rioriser sinistrement leur rage. <\/p><p>George Eliot, <em>Daniel Deronda<\/em><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Si l\u2019expression \u00ab dire la\nv\u00e9rit\u00e9 au pouvoir \u00bb sonne toujours de mani\u00e8re quelque peu utopique, y compris\ndans les d\u00e9mocraties modernes, c\u2019est qu\u2019elle est bien rarement pratiqu\u00e9e. Que\nle faible recoure \u00e0 la dissimulation face au pouvoir n\u2019a d\u2019ailleurs rien de\nbien surprenant&nbsp;: la pratique est universelle. Tellement universelle, en\nfait, qu\u2019on la retrouve dans des situations o\u00f9 le <em>pouvoir<\/em> en question\nest exerc\u00e9 bien en de\u00e7\u00e0 de l\u2019acceptation usuelle du mot, de sorte qu\u2019on le\nreconna\u00eet \u00e0 peine. Ainsi, la plupart des rapports sociaux \u00ab normaux \u00bb exigent\nde nous un \u00e9change de politesse et de sourires avec les autres \u2013 sans pour\nautant que l\u2019estime que nous concevons \u00e0 leur \u00e9gard soit \u00e0 la hauteur de ces\nmarques de courtoisie. On pourrait dire que le pouvoir des normes sociales\ntelles que l\u2019\u00e9tiquette et la biens\u00e9ance nous force en quelque sorte \u00e0 sacrifier\nun certain degr\u00e9 de franchise afin d\u2019entretenir des relations sereines avec\nautrui. Cette forme de prudence peut \u00e9galement avoir une dimension\nstrat\u00e9gique&nbsp;: il se pourrait bien que la personne \u00e0 laquelle nous\ncommuniquons cette image fauss\u00e9e soit en position de nous nuire, ou au\ncontraire de nous aider. George Eliot avait ainsi probablement raison\nlorsqu\u2019elle \u00e9crivait que \u00ab sans un petit peu de th\u00e9\u00e2tre, il n\u2019y a point\nd\u2019action possible \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce petit th\u00e9\u00e2tre de la\ncivilit\u00e9 nous int\u00e9ressera cependant moins, dans ce qui suit, que le jeu \u2013\n\u00e9galement entendu au sens th\u00e9\u00e2tral \u2013 auquel la vaste majorit\u00e9 des gens doit se\nsoumettre depuis la nuit des temps. Je pense ici \u00e0 la <em>performance publique <\/em>impos\u00e9e\n\u00e0 tous ceux qui sont pris dans des formes \u00e9labor\u00e9es et syst\u00e9matiques de\ndomination sociale&nbsp;: le travailleur face au patron, le serf face au\nseigneur, l\u2019esclave face au ma\u00eetre, l\u2019intouchable face au brahmane, ou le\nmembre d\u2019une race asservie face \u00e0 celui d\u2019une race dominante. \u00c0 de rares, mais\nn\u00e9anmoins non n\u00e9gligeables, exceptions pr\u00e8s, la prudence, la crainte, ou le\nd\u00e9sir d\u2019obtenir certaines faveurs vont modeler la performance publique du\nsubordonn\u00e9, afin de satisfaire les attentes du dominant. J\u2019utiliserai le terme <em>texte\npublic<\/em> pour d\u00e9crire cette interaction entre les subordonn\u00e9s et ceux qui les\ndominent<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Le texte public peut ais\u00e9ment\ninduire l\u2019observateur en erreur, et, \u00e0 tout le moins, il n\u2019\u00e9puise que tr\u00e8s\nrarement la richesse s\u00e9mantique de la relation de pouvoir \u2013 il est d\u2019ailleurs\nsouvent dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des deux partis de mettre tacitement en \u0153uvre une\nperformance fallacieuse. Le r\u00e9cit autobiographique de la vie du p\u00e8re Tiennon,\nun vieux m\u00e9tayer fran\u00e7ais de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, fourmille\nd\u2019exemples d\u2019une certaine d\u00e9f\u00e9rence prudente et insidieuse, tout \u00e0 fait\ncaract\u00e9ristique du texte&nbsp;public&nbsp;: \u00ab Quand il [le fermier qui avait renvoy\u00e9\nson p\u00e8re] traversait les Craux, allant \u00e0 Meillers, il lui arrivait de s\u2019arr\u00eater\npour me parler&nbsp;: et je faisais l\u2019aimable en d\u00e9pit du m\u00e9pris qu\u2019il\nm\u2019inspirait<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>.\n\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re Tiennon\ns\u2019enorgueillit d\u2019avoir appris \u00ab l\u2019art de la dissimulation, si n\u00e9cessaire dans\nla vie<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> \u00bb, \u00e0 la diff\u00e9rence de son\np\u00e8re qui, en son temps, avait manqu\u00e9 \u00e0 la fois d\u2019habilet\u00e9 et de chance. De la\nm\u00eame mani\u00e8re, les autobiographies d\u2019anciens esclaves du sud des \u00c9tats-Unis font\nabondamment r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une n\u00e9cessaire duplicit\u00e9&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<p>Comme\nje connaissais le pouvoir des Blancs et leur hostilit\u00e9 envers les personnes de\ncouleur, j\u2019\u00e9vitais toujours dans mon comportement de leur para\u00eetre d\u00e9sagr\u00e9able\n[\u2026]. D\u2019abort, je dissimulais le peu de biens ou d\u2019argent que j\u2019avais en ma\npossession, et j\u2019endossais autant que possible l\u2019apparence d\u2019un esclave.\nEnsuite, je m\u2019effor\u00e7ais toujours de passer pour moins intelligent que je ne\nl\u2019\u00e9tais en r\u00e9alit\u00e9. Tous les Noirs du Sud, esclaves ou affranchis, savent qu\u2019il\nleur faut respecter ces quelques r\u00e8gles pour leur tranquillit\u00e9 et leur s\u00e9curit\u00e9<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Si, pour survivre, les\nmembres des groupes subordonn\u00e9s doivent ainsi savoir g\u00e9rer d\u2019une mani\u00e8re\nparticuli\u00e8re les impressions qu\u2019ils donnent d\u2019eux-m\u00eames dans le cadre de\nsituations de pouvoir, la duplicit\u00e9 de leur comportement \u00e9chappe n\u00e9anmoins\nrarement aux dominants les plus observateurs. Notant la mani\u00e8re dont ses\nesclaves devenaient inhabituellement silencieux d\u00e8s que les conversations entre\nBlancs abordaient, par exemple, les derni\u00e8res nouvelles&nbsp; du front lors de la guerre de S\u00e9cession, Mary\nChestnut se rendait bien compte que ces silences <em>cachaient <\/em>quelque\nchose&nbsp;: \u00ab Les voil\u00e0 qui vaquent sous leurs masques noirs, sans montrer une\nseule once d\u2019\u00e9motion, alors que sur tous les autres sujets ceux de leur race\nsont toujours tellement excit\u00e9s! \u00c0 l\u2019heure qu\u2019il est, ce Dick est d\u2019un silence\nsi insondable qu\u2019il pourrait faire un Sphinx \u00e9gyptien tout \u00e0 fait respectable<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais ici proposer\nune premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralisation un peu grossi\u00e8re, sur laquelle il me faudra revenir\npar la suite&nbsp;: plus la disparit\u00e9 est grande entre le pouvoir du dominant\net celui du subordonn\u00e9, et plus ce pouvoir est exerc\u00e9 de mani\u00e8re arbitraire, plus\nle texte public jou\u00e9 par le subordonn\u00e9 aura un caract\u00e8re st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 et\nritualis\u00e9. En d\u2019autres termes, plus le pouvoir est mena\u00e7ant, plus le masque se\nfait \u00e9pais. Dans ce contexte, on pourrait imaginer des situations allant d\u2019une\nconversation entre amis, aux statuts et aux niveaux de pouvoirs \u00e9quivalents, \u00e0\nun camp de concentration, dans lequel le texte public de la victime porte\nl\u2019expression de l\u2019effroi devant la mort. La tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des exemples\nhistoriques de subordination syst\u00e9matique que nous aborderons dans ce qui suit\nse situe entre ces deux extr\u00eames. <\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de son caract\u00e8re\njusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent un peu superficiel, cette premi\u00e8re description attire d\u00e9j\u00e0\nnotre attention sur plusieurs aspects des relations de pouvoir, tous li\u00e9s au\nfait que l\u2019interaction se limite en fait tr\u00e8s rarement \u00e0 ce qu\u2019en dit le seul\ntexte public. D\u2019abord, ce dernier est une source d\u2019information assez m\u00e9diocre\nsur l\u2019opinion des subordonn\u00e9s&nbsp;: le sourire diplomatique et les politesses\ndu p\u00e8re Tiennon dissimulent sa col\u00e8re et son d\u00e9sir de vengeance. \u00c0 tout le\nmoins, l\u2019examen critique de la relation de pouvoir entre le fort et le faible\ntelle qu\u2019elle est rapport\u00e9e dans le texte public pourra sugg\u00e9rer que les gages\nde respect et d\u2019agr\u00e9ment donn\u00e9s par le second sont parfois purement tactiques.\nEn outre, lorsque le dominant suspecte le texte public de n\u2019\u00eatre \u00ab que \u00bb\nrepr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale, il ne croit pas en son authenticit\u00e9. Il n\u2019y a alors\nqu\u2019un pas entre cette d\u00e9fiance et l\u2019id\u00e9e commune \u00e0 de nombreux groupes\ndominants selon laquelle les subordonn\u00e9s sont par nature dissimulateurs,\nmenteurs, et tricheurs. Enfin, le sens \u00e9quivoque du texte public sugg\u00e8re les\nr\u00f4les fondamentaux jou\u00e9s par l\u2019artifice et la surveillance dans les rapports de\npouvoir. Les subordonn\u00e9s feignent d\u00e9f\u00e9rence et consentement, tout en essayant\nde discerner l\u2019humeur et les intentions du d\u00e9tenteur d\u2019un pouvoir\npotentiellement mena\u00e7ant. Comme le dit bien le proverbe favori des esclaves\njama\u00efcains&nbsp;: \u00abQuand tu veux d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9, joue \u00e0 l\u2019idiot. \u00bb Le d\u00e9tenteur\ndu pouvoir, de son c\u00f4t\u00e9, affiche commandement et ma\u00eetrise, mais t\u00e2che en m\u00eame\ntemps de percer le masque du subordonn\u00e9 et de d\u00e9chiffrer ses v\u00e9ritables\nintentions. Dans ce qui suit, cette dialectique du d\u00e9guisement et de la\nsurveillance impr\u00e9gnant les relations des forts et des faibles va nous aider \u00e0\ncomprendre les sch\u00e8mes culturels de la domination et de la subordination.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeu induit par les\nsituations de domination engendre g\u00e9n\u00e9ralement un texte public \u00e9troitement\nconforme \u00e0 l\u2019ordre des choses tel que les dominants voudraient le voir\nappara\u00eetre, et si ceux-ci ne contr\u00f4lent jamais le d\u00e9roulement de la pi\u00e8ce de\nmani\u00e8re absolue, leurs souhaits s\u2019imposent n\u00e9anmoins le plus souvent. \u00c0 court\nterme, il est de fait dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des subordonn\u00e9s de proposer une interpr\u00e9tation\nassez cr\u00e9dible, en disant le texte et en faisant les gestes qui sont attendus\nd\u2019eux. Par cons\u00e9quent, le texte public est syst\u00e9matiquement biais\u00e9 \u2013 sauf en\ncas de cris \u2013 en faveur du sc\u00e9nario et des discours choisis par les dominants.\nEn des termes plus id\u00e9ologiques, on pourrait dire que le caract\u00e8re accommodant\ndu texte public d\u00e9montre g\u00e9n\u00e9ralement de mani\u00e8re probante l\u2019h\u00e9g\u00e9monie du\ndiscours et des valeurs des dominants. C\u2019est d\u2019ailleurs pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce\nregistre public que les effets des relations de pouvoir sont les plus\nmanifestes. Pour cette raison, toute analyse fond\u00e9e exclusivement sur le texte\npublic a de grandes chances de conclure que les groupes subordonn\u00e9s avalisent\nles termes de leur domination et se comportent en partenaires consentants,\nvoire enthousiastes, de cette derni\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Un sceptique pourrait\nn\u00e9anmoins fort bien demander ici \u00e0 quel titre nous pouvons pr\u00e9tendre\nd\u00e9terminer, sur la seule base du texte public, si la performance est v\u00e9ridique\nou non. De quels \u00e9l\u00e9ments disposons-nous, ne serait-ce que pour utiliser le mot\n\u00ab performance \u00bb, et d\u00e9j\u00e0 \u00e9mettre par l\u00e0 un doute sur l\u2019authenticit\u00e9 du\ndiscours? R\u00e9ponse&nbsp;: il est tout \u00e0 fait certain que nous ne serons en\nmesure d\u2019\u00e9tablir le degr\u00e9 auquel la performance est artificielle ou forc\u00e9e que\nsi nous pouvons approcher l\u2019acteur en coulisse, hors du contexte particulier de\nla relation de pouvoir \u2013 sauf si celui-ci d\u00e9clare ouvertement, sur sc\u00e8ne, que\nles performances auxquelles nous avons assist\u00e9 \u00e9taient feintes<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Faute d\u2019un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9\n\u00e0 l\u2019arri\u00e8re-sc\u00e8ne et \u00e0 moins d\u2019une rupture au sein m\u00eame de la performance, il\nnous est donc impossible de remettre en question le statut d\u2019une\nrepr\u00e9sentation, qui pourra bien \u00eatre convaincante tour en \u00e9tant fausse. <\/p>\n\n\n\n<p>Comme le discours du subordonn\u00e9 en pr\u00e9sence du dominant constitue le texte public, le terme <em>texte cach\u00e9<\/em> sera de son c\u00f4t\u00e9 utilis\u00e9 pour caract\u00e9riser le discours qui a lieu dans les coulisses, \u00e0 l\u2019abri du regard des puissants. Le texte cach\u00e9 a de la sorte un caract\u00e8re situ\u00e9&nbsp;: il consiste en des propos, des gestes et des pratiques qui confirment, contredisent ou infl\u00e9chissent, hors de la sc\u00e8ne, ce qui transparaissait dans le texte public<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. Par d\u00e9finition, nous ne saurions pr\u00e9juger de la relation entre ce qui est dit en face du pouvoir et ce qui est dit derri\u00e8re son dos. Les relations de pouvoir ne sont, h\u00e9las! pas limpides au point que nous puissions ais\u00e9ment d\u00e9clarer faux ce qui est proclam\u00e9 ouvertement et vrai ce qui est chuchot\u00e9 sous le manteau. Il serait tout aussi simpliste de d\u00e9crire le texte public comme ancr\u00e9 dans le domaine de l\u2019obligation et le texte cach\u00e9 dans celui de la libert\u00e9. Ce que l\u2019on peut affirmer, n\u00e9anmoins, c\u2019est qu\u2019il est tr\u00e8s probable que le texte cach\u00e9 sera produit pour un auditoire distinct de celui du texte public, et dans des conditions de pouvoir diff\u00e9rentes. En \u00e9valuant le d\u00e9calage <em>entre <\/em>les deux types de textes, on pourra commencer \u00e0 avoir une id\u00e9e de l\u2019impact de la domination sur la parole tenue en public. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Le terme <em>public<\/em> renvoie ici\n\u00e0 une action ouvertement perceptible par l\u2019autre parti dans la relation de\npouvoir. <em>Texte<\/em> est employ\u00e9 dans un sens proche de celui de <em>proc\u00e8s\nverbal<\/em>, et d\u00e9signe la totalit\u00e9 de ce qui a \u00e9t\u00e9 dit au cours de\nl\u2019interaction. En tant que bilan complet de cette interaction, le <em>texte <\/em>inclut\n\u00e9galement des formes de communication non verbales, notamment les gestes ou les\nexpressions corporelles. <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> \u00c9mile Guillemin, <em>La vie d\u2019un\nsimple, m\u00e9moire d\u2019un m\u00e9tayer<\/em>, Paris, Stock, 1905.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> <em>Ibid., p.75.<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Lunsford Lane, <em>The narrative of Lunsford Lane<\/em>, New York,\nHarper and Row, 1969.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> <em>A diary From Dixie<\/em>,Cambridge, Harvard University Press, 1982.<em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Je mets pour le moment entre\nparenth\u00e8ses la possibilit\u00e9 que la r\u00e9traction en coulisse ou l\u2019\u00e9clat public\npuissent eux-m\u00eames \u00eatre des ruses visant \u00e9galement \u00e0 induire en erreur. Il faut\nn\u00e9anmoins bien noter qu\u2019il ne s\u2019agit pas l\u00e0 d\u2019un moyen satisfaisant d\u2019\u00e9tablir\nune r\u00e9alit\u00e9 tangible ou une quelconque v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 partir d\u2019un ensemble\nparticulier de faits sociaux. Je passe \u00e9galement pour l\u2019instant sur la\npossibilit\u00e9 que l\u2019acteur puisse insinuer un certain degr\u00e9 d\u2019insinc\u00e9rit\u00e9 dans sa\nperformance, afin d\u2019alerter une partie de son auditoire des limites de\nl\u2019authenticit\u00e9 de celle-ci.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Ceci ne veut en aucun cas dire que les subordonn\u00e9s n\u2019ont entre eux d\u2019autres sujets de conversation que leurs rapports avec les dominants. L\u2019intention est plut\u00f4t ici de restreindre l\u2019analyse au segment des interactions entre subordonn\u00e9s relatif \u00e0 leurs relations avec les puissants. <\/p>\n\n\n\n<p>[&#8230;]<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">VI &#8211; La prise de parole sous la domination&nbsp;: les arts de la dissimulation politique<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-left is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>Taper dans le mille avec un b\u00e2ton tordu.<\/em><\/p><p>Dicton des esclaves jama\u00efcains<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>On ne trouvera la part\nprincipale de la vie politique des groupes domin\u00e9s ni dans les actes\nostensibles de d\u00e9fi collectif \u00e0 l\u2019\u00e9gard des d\u00e9tenteurs du pouvoir, ni dans une\nob\u00e9issance compl\u00e8te face \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie, mais plut\u00f4t dans un vaste territoire,\nencadr\u00e9 par ces deux bornes. La carte de ce territoire ainsi born\u00e9 risque de\ndonner l\u2019impression qu\u2019il ne consiste que, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, en des performances\nconvaincantes (m\u00eame si \u00e9ventuellement trompeuses) jou\u00e9es sur sc\u00e8ne, et, d\u2019un\nautre c\u00f4t\u00e9, en un discours relativement d\u00e9sinhib\u00e9 en coulisse. Cette impression\nconduit \u00e0 commettre une lourde erreur. Dans ce chapitre, je veux attirer\nl\u2019attention sur les nombreuses strat\u00e9gies \u00e0 travers lesquelles les groupes\ndomin\u00e9s parviennent \u00e0 insinuer leur r\u00e9sistance dans le texte public, sous des\nformes d\u00e9guis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Si les groupes domin\u00e9s\nont pu gagner une certaine r\u00e9putation de subtilit\u00e9 \u2013 subtilit\u00e9 que leurs\nsup\u00e9rieurs ont souvent per\u00e7ue comme ruse et comme tromperie \u2013 c\u2019est\nprobablement parce que leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 leur a rarement offert le luxe d\u2019un\naffrontement direct. La ma\u00eetrise de soi et les man\u0153uvres requises de leur part\ndiff\u00e8rent ainsi fortement de l\u2019approche directe, sans d\u00e9tour et sans\ninhibition, du puissant. Il suffit ici de comparer la tradition aristocratique\ndu duel avec l\u2019entra\u00eenement visant \u00e0 avoir assez de ma\u00eetrise de soi lorsque\nl\u2019un se trouve sous le feu des insultes, que l\u2019on retrouve chez les Noirs\nam\u00e9ricains comme chez d\u2019autres groupes domin\u00e9s. Cet entra\u00eenement \u00e0 la ma\u00eetrise\nde soi est tout \u00e0 fait flagrant dans la tradition des <em>dozens<\/em> chez les jeunes noirs aux \u00c9tats-Unis. Les <em>dozens<\/em> sont des groupes de deux jeunes\nNoirs s\u2019\u00e9changeant en rythme des insultes au sujet de leurs familles\nrespectives (et en particulier de leurs m\u00e8res et de leurs s\u0153urs). Remporte la\nvictoire celui qui ne perd pas son sang-froid ou commence \u00e0 se battre, et qui\ncontinue plut\u00f4t \u00e0 inventer d\u2019habiles insultes afin de remporter ce duel\nuniquement verbal. Alors que l\u2019aristocrate est socialis\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 porter\ntoute insulte verbale s\u00e9rieuse sur le terrain d\u2019un duel \u00e0 mort, ceux qui n\u2019ont\npas de pouvoir s\u2019entra\u00eenent \u00e0 absorber les insultes sans y r\u00e9pondre\nphysiquement. Comme le fait remarquer Lawrence Levine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les <em>dozens<\/em> servaient de m\u00e9canisme destin\u00e9 \u00e0\nenseigner et \u00e0 affermir la capacit\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler ses \u00e9motions et sa\ncol\u00e8re&nbsp;: une telle capacit\u00e9 \u00e9tait souvent n\u00e9cessaire \u00e0 la survie.&nbsp;\u00bb\nOn trouve des \u00e9l\u00e9ments montrant que de nombreux groupes domin\u00e9s ont d\u00e9velopp\u00e9\ndes rituels d\u2019insultes similaires dans lesquels une perte du contr\u00f4le de soi\n\u00e9quivaut \u00e0 la d\u00e9faite.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entrainement \u00e0 l\u2019aisance verbale qu\u2019engendrent ces rituels permet aux groupes vuln\u00e9rables de contr\u00f4ler leur col\u00e8re, mais aussi de produire ce que l\u2019on pourrait appeler un discours voil\u00e9 de dignit\u00e9 et d\u2019affirmation de soi dans le texte public. Afin de bien rendre compte du combat id\u00e9ologique qui se joue sur ce terrain ambigu, il faudrait \u00e9laborer une th\u00e9orie de <em>la prise de parole sous la domination<\/em>. Nous ne pourrons nous acquitter de cette lourde t\u00e2che ici, mais nous pouvons toutefois tenter d\u2019examiner les diff\u00e9rentes mani\u00e8res dont la r\u00e9sistance id\u00e9ologique est d\u00e9guis\u00e9e, mise en sourdine et voil\u00e9e pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>La gu\u00e9rilla id\u00e9ologique\nnon d\u00e9clar\u00e9e qui fait rage dans cet espace politique nous pousse \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer le\nmonde de la rumeur, du comm\u00e9rage, du travestissement, des jeux de langage, des\nm\u00e9taphores, des euph\u00e9mismes, des contes populaires, des gestes rituels et de\nl\u2019anonymat. Pour de bonnes raisons, rien n\u2019est jamais compl\u00e8tement franc\nici&nbsp;: les r\u00e9alit\u00e9s du pouvoir des groupes domin\u00e9s sont telles qu\u2019une\ngrande partie de leur action politique doit toujours \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e,\npr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle est voulue cryptique et opaque. Avant le d\u00e9veloppement\nr\u00e9cent de normes d\u00e9mocratiques institutionnalis\u00e9es, cet espace ambigu de\nconflit politique \u00e9tait \u2013 en dehors des moments de r\u00e9bellion \u2013 <em>le cadre <\/em>du discours politique public.\nPour la majeure partie des habitants de la plan\u00e8te, pour lesquels le statut de\ncitoyen constitue au mieux une aspiration utopique, c\u2019est encore le cas\naujourd\u2019hui. Ainsi, en d\u00e9crivant les croyances et les pratiques chr\u00e9tiennes\nparticuli\u00e8res des peuples iswana d\u2019Afrique du Sud, Jean Comaroft part du\npr\u00e9suppos\u00e9 qu\u2019\u00ab&nbsp;un tel d\u00e9fi devait n\u00e9cessairement demeurer cach\u00e9 et\ncod\u00e9.&nbsp;\u00bb L\u2019historien E.P. Thompson note quant \u00e0 lui que, jusqu\u2019\u00e0 la fin du\nXVIIIe si\u00e8cle, en Angleterre, la r\u00e9pression emp\u00eachait tout discours directement\npolitique de la part des classes laborieuses, avec pour r\u00e9sultat que\n\u00ab&nbsp;l\u2019expression des sympathies politiques des individus \u00e9tait plus souvent\noblique, symbolique, et trop ind\u00e9finie pour tomber sous le coup de\npers\u00e9cutions.&nbsp;\u00bb Reste \u00e0 sp\u00e9cifier les techniques par lesquelles les\ngroupes domin\u00e9s parviennent ainsi \u00e0 infiltrer el texte public malgr\u00e9 tout, et \u00e0\ny introduire certaines formes de dissension et d\u2019affirmation d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque l\u2019on parvient \u00e0\ndiscerner les atours dont ceux qui n\u2019ont pas de pouvoir doivent se parer\nlorsqu\u2019ils quittent la s\u00e9curit\u00e9 du texte cach\u00e9, on aper\u00e7oit les contours d\u2019un\ndialogue politique avec le pouvoir dans le texte public. Si cette affirmation\npeut \u00eatre d\u00e9fendue, elle est d\u2019une grande importance, car, pour des raisons\npratiques, il est impossible d\u2019avoir acc\u00e8s au texte cach\u00e9 de nombreux groupes\ndomin\u00e9s d\u2019une grande importance historique. Ce que l\u2019on peut retrouver, par\ncontre, c\u2019est ce qu\u2019ils ont r\u00e9ussi \u00e0 introduire, sous des formes voil\u00e9es ou\nbien mises en sourdine, dans le texte public. On est alors confront\u00e9, dans le\ntexte public, \u00e0 un d\u00e9bat id\u00e9ologique \u00e9trange au sujet de la justice et de la\ndignit\u00e9 dans lequel l\u2019une des parties souffre d\u2019un s\u00e9v\u00e8re d\u00e9faut d\u2019\u00e9locution\ndirectement caus\u00e9 par les relations de pouvoir. Si l\u2019on souhaite entendre cette\nversion du d\u00e9bat, il nous faut en apprendre le dialecte et les codes. Plus que\ntout, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 ce discours n\u00e9cessite de comprendre les arts du d\u00e9guisement\npolitique. Avec cet objectif en t\u00eate, j\u2019examinerai d\u2019abord les techniques de\ndissimulation les plus \u00e9l\u00e9mentaires&nbsp;: anonymat, euph\u00e9mismes, et ce que\nj\u2019appellerai marmonnement. Ensuite, j\u2019aborde des formes de d\u00e9guisement plus\ncomplexes et culturellement plus \u00e9labor\u00e9es, que l\u2019on peut d\u00e9celer dans la\nculture orale, les contes populaires, les inversions symboliques, et, enfin,\nles rituels d\u2019inversion tel que le carnaval.<\/p>\n\n\n\n<p>LES FORMES \u00c9L\u00c9MENTAIRES DE LA DISSIMULATION<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019instar de r\u00e9dacteurs\nen chef prudents de publications d\u2019opposition op\u00e9rant dans des conditions de\ncensure assez stricte, les groupes domin\u00e9s doivent trouver diff\u00e9rentes mani\u00e8res\nde faire passer leur message sans enfreindre la loi. Ceci n\u00e9cessite un certain\nesprit exp\u00e9rimental et la capacit\u00e9 de tester et d\u2019exploiter toutes les failles,\nles ambigu\u00eft\u00e9s, les silences et les d\u00e9faillances possibles du syst\u00e8me, ce qui\nrevient \u00e0 tracer un chemin \u00e0 la limite de ce que les autorit\u00e9s sont oblig\u00e9es\nd\u2019accepter, ou sont incapables d\u2019emp\u00eacher, \u00e0 maintenir un espace politique au\nsein d\u2019un ordre politique qui, en principe, interdit de tels espaces lorsqu\u2019ils\nne sont pas enti\u00e8rement orchestr\u00e9s par le haut. Nous explorons ci-dessous\ncertaines des techniques de d\u00e9guisement et de dissimulation les plus souvent\nemploy\u00e9es, et sugg\u00e9rons des cl\u00e9s de lecture pour les interpr\u00e9ter. <\/p>\n\n\n\n<p>Au niveau le plus\n\u00e9l\u00e9mentaire, ces techniques peuvent \u00eatre divis\u00e9es entre celles qui masquent le\nmessage, et celles qui masquent le messager. Le contraste le plus radical\nserait ici entre, disons un esclave pronon\u00e7ant les mots de \u00ab&nbsp;Oui,\nma\u00eetre&nbsp;\u00bb sur un ton tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement sarcastique, et une menace directe\nd\u2019incendie volontaire d\u00e9pos\u00e9e de mani\u00e8re anonyme par cet esclave \u00e0 l\u2019intention\ndu ma\u00eetre. Dans le premier cas, la menace est tout sauf ambigu\u00eb, mais le ou les\ndomin\u00e9(s) qui en sont \u00e0 l\u2019origine demeurent masqu\u00e9s. Il est bien s\u00fbr possible\nque le message et le messager soient d\u00e9guis\u00e9s, par exemple lorsqu\u2019un paysan\nmasqu\u00e9 prof\u00e8re une insulte cryptique, mais mena\u00e7ante, \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un noble\npendant le carnaval. Si, dans un tel cas, le message et le messager sont tous\ndeux affich\u00e9s ouvertement, on se trouve alors sur le terrain de la\nconfrontation directe (voire de la r\u00e9bellion). <\/p>\n\n\n\n<p>Les formes pratiques de\nla dissimulation ne sont limit\u00e9es que par l\u2019\u00e9tendue de l\u2019imagination des\ndomin\u00e9s. Toutefois, il est probable que le degr\u00e9 de dissimulation \u00e0 laquelle\ndoivent recourir les auteurs du texte cach\u00e9 afin de s\u2019introduire avec succ\u00e8s\ndans le texte public croit probablement \u00e0 mesure que l\u2019environnement politique\nse fait plus mena\u00e7ant et arbitraire. Il faut ici reconna\u00eetre que la cr\u00e9ation\ndes d\u00e9guisements repose sur la capacit\u00e9 \u00e0 manipuler avec agilit\u00e9 et de mani\u00e8re d\u00e9cisive\nles codes du discours. On ne saurait surestimer la subtilit\u00e9 de cette\nmanipulation.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux exemples\ncontemporains venus d\u2019Europe de l\u2019Est montrent comment une forme exag\u00e9r\u00e9e\nd\u2019ob\u00e9issance, lorsqu\u2019elle est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et codifi\u00e9e, peut fournir des modes\nde r\u00e9sistance relativement s\u00fbrs. Dans son r\u00e9cit autobiographique (tr\u00e8s\nl\u00e9g\u00e8rement maquill\u00e9) sur son exp\u00e9rience dans un bataillon p\u00e9nitentiaire de\nprisonniers politiques, l\u2019\u00e9crivain tch\u00e8que Milan Kundera d\u00e9crit une course de\nrelais entre les sous-officiers, qui l\u2019organisaient, et les prisonniers. Ces\nderniers, sachant qu\u2019il \u00e9tait attendu qu\u2019ils perdent cette course, g\u00e2chent la\nperformance en faisant expr\u00e8s de perdre, tout en jouant une pantomime \u00e9labor\u00e9e\nsingeant un exc\u00e8s d\u2019effort. En exag\u00e9rant leur ob\u00e9issance jusqu\u2019\u00e0 la moquerie,\nils affichent ouvertement leur m\u00e9pris envers la course tout en faisant en sorte\nqu\u2019il soit difficile aux sous-officiers de les punir. Cette petite victoire\nsymbolique a par la suite d\u2019importantes cons\u00e9quences politiques. Comme le note\nKundera&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le joyeux bon enfant de la course de relais a fortifi\u00e9,\nchez mes camarades, le sens de la solidarit\u00e9 et r\u00e9veill\u00e9 leur esprit\nd\u2019initiative.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le second exemple\nprovient de Pologne. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois plus massif et plus longuement pr\u00e9par\u00e9.\nEn 1983, \u00e0 la suite de la d\u00e9claration de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence par le g\u00e9n\u00e9ral\nJaruzelski destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9primer le syndicat ind\u00e9pendant <em>Solidarnosc<\/em>, les sympathisants du mouvement bas\u00e9s \u00e0 Lodz ont mis au\npoint une forme unique de prudente protestation. Ils ont d\u00e9cid\u00e9, afin de\nmanifester leur profond d\u00e9dain envers les mensonges propag\u00e9s par les\ninformations officielles diffus\u00e9es par la t\u00e9l\u00e9vision d\u2019\u00c9tat, de tous aller\nfaire une promenade quotidienne \u00e0 l\u2019heure exacte o\u00f9 commen\u00e7ait le bulletin\nd\u2019information, et de faire cette promenade en portant leurs chapeaux \u00e0\nl\u2019envers. Tr\u00e8s rapidement, la ville enti\u00e8re s\u2019est mise \u00e0 participer. Bien\nentendu, le r\u00e9gime comprenait les raisons de cette promenade de masse, qui est\ndevenue un symbole puissant et tr\u00e8s mobilisateur pour les opposants. Il n\u2019\u00e9tait\ntoutefois pas ill\u00e9gal de se promener \u00e0 cette heure-l\u00e0 de la journ\u00e9e, quand bien\nm\u00eame de larges foules le faisaient avec une motivation politique tout \u00e0 fait\n\u00e9vidente. En manipulant le domaine des activit\u00e9s ordinaires qui leur \u00e9tait\naccessible et en le recodant de mani\u00e8re politique, les partisans de <em>Solidarnosc<\/em> ont \u00ab&nbsp;manifest\u00e9&nbsp;\u00bb\ncontre le r\u00e9gime d\u2019une mani\u00e8re telle qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 difficile au r\u00e9gime de la\nr\u00e9primer. Tournons-nous maintenant vers quelques-unes des grandes formes de\ndissimulation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ANONYMAT<\/p>\n\n\n\n<p>Un domin\u00e9 dissimule le\ntexte cach\u00e9 de la vue des d\u00e9tenteurs du pouvoir en grande partie parce qu\u2019il a\npeur des repr\u00e9sailles. Si, toutefois, il est possible de diffuser le texte\ncach\u00e9 tout en cachant les identit\u00e9s de ceux qui le transmettent, la peur est\nlargement dissip\u00e9e. \u00c0 partir de ce constat, les groupes domin\u00e9s ont mis au\npoint un large arsenal de techniques servant \u00e0 prot\u00e9ger leur identit\u00e9 tout en\nfacilitant la critique, les menaces et les attaques ouvertes. Les techniques\nprincipales permettant cela comprennent le spiritisme, les rumeurs, l\u2019agression\npar la magie, les comm\u00e9rages, les menaces et les violences anonymes, les\nlettres anonymes et les gestes de d\u00e9fi de masse anonyme. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>EUPH\u00c9MISMES<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019anonymat du messager\nest souvent ce qui permet \u00e0 ceux qui le reste du temps sont vuln\u00e9rables de\ns\u2019adresser au pouvoir avec une certaine agressivit\u00e9, on pourrait imaginer que,\nsans cet anonymat, la performance des domin\u00e9s reprendrait vite une forme de d\u00e9f\u00e9rence\ndocile. Toutefois, une alternative possible \u00e0 une d\u00e9f\u00e9rence compl\u00e8te est de\nd\u00e9guiser le message juste assez pour \u00e9viter les repr\u00e9sailles. Si l\u2019anonymat\nencourage souvent la remise d\u2019un message non arrang\u00e9, voiler le message revient\nen quelque sorte \u00e0 appliquer une couche de vernis isolant.<\/p>\n\n\n\n<p>Une analogie\nsociolinguistique ad\u00e9quate \u00e0 ce processus de vernissage est la mani\u00e8re dont ce\nqui commence comme un blasph\u00e8me peut \u00eatre transform\u00e9 par euph\u00e9misme en un\nblasph\u00e8me sugg\u00e9r\u00e9, \u00e9chappant ainsi aux sanctions qu\u2019encourrait un blasph\u00e8me\nouvertement prononc\u00e9. Dans les soci\u00e9t\u00e9s chr\u00e9tiennes, les jurons qui\n\u00ab&nbsp;prononce en vain le nom du Seigneur&nbsp;\u00bb ont en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9t\u00e9 chang\u00e9s en\ndes formes plus anodines afin que le locuteur puisse \u00e9viter le danger incarn\u00e9 par\nle tout-puissant, sans parler des leaders religieux et des d\u00e9vots. Ainsi, en\nanglais, le juron \u00ab&nbsp;Jesus&nbsp;\u00bb devient \u00ab&nbsp;Gee Whiz&nbsp;\u00bb ou bien\n\u00ab&nbsp;Geez&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Goddamned&nbsp;\u00bb devient \u00ab&nbsp;G.D.&nbsp;\u00bb,\n\u00ab&nbsp;by the blood of Christ&nbsp;\u00bb devient \u00ab&nbsp;bloody&nbsp;\u00bb. M\u00eame des\njurons plus s\u00e9culiers tels que \u00ab&nbsp;shit&nbsp;\u00bb sont transform\u00e9s en\n\u00ab&nbsp;shucks&nbsp;\u00bb. On retrouve le m\u00eame proc\u00e9d\u00e9 en fran\u00e7ais&nbsp;: \u00ab&nbsp;par\nDieu&nbsp;\u00bb devient \u00ab&nbsp;pardi&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;parbleu&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019euph\u00e9misation est une\nbonne mani\u00e8re de d\u00e9crire ce qui arrive \u00e0 un texte cach\u00e9 lorsqu\u2019il est exprim\u00e9\ndans une situation charg\u00e9e de pouvoir par un acteur qui souhaite \u00e9viter les\nsanctions encourues par une d\u00e9claration directe. Bien que les groupes domin\u00e9s\nne soient en aucune mani\u00e8re les seuls \u00e0 recourir aux euph\u00e9mismes, ils les\nutilisent fr\u00e9quemment \u00e0 cause de leur plus grande exposition aux sanctions.\nReste dans le texte public une allusion au blasph\u00e8me qui n\u2019est pas totalement\nr\u00e9alis\u00e9e; un blasph\u00e8me priv\u00e9 de tout mordant. Avec le temps, l\u2019association\nd\u2019origine entre l\u2019euph\u00e9misme et le blasph\u00e8me qu\u2019il imite peut dispara\u00eetre compl\u00e8tement,\net l\u2019euph\u00e9misme devient alors inoffensif. N\u00e9anmoins, tant que l\u2019association\npersiste, tous ceux qui l\u2019entendent le comprennent comme substitut au blasph\u00e8me\nd\u2019origine. Une grande partie de l\u2019art verbal des groupes domin\u00e9s consiste en\nces euph\u00e9mismes habiles qui, comme le note Zora Neale Hurston&nbsp;:\n\u00ab&nbsp;sont caract\u00e9ris\u00e9s par un commentaire et une critique sociale indirects,\nvoil\u00e9s, par une technique bien d\u00e9crite par le dicton \u00ab&nbsp;taper dans le mille\navec un b\u00e2ton tordu.&nbsp;\u00bb [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>PARLER\nDANS SA BARBE<\/p>\n\n\n\n<p>Nous connaissons le\nmarmonnement ou le grommellement comme formes de plaintes voil\u00e9es. L\u2019intention\nderri\u00e8re le marmonnement consiste souvent \u00e0 communiquer un sens g\u00e9n\u00e9ral\nd\u2019insatisfaction sans toutefois assumer la responsabilit\u00e9 d\u2019une plainte\nsp\u00e9cifique et ouverte. Le sujet de la plainte peut \u00eatre assez clair aux yeux de\nl\u2019auditoire \u00e0 partir du contexte, mais, en marmonnant, celui qui se plaint\n\u00e9vite un incident et peut, s\u2019il est accul\u00e9, nier toute intention de se\nplaindre. <\/p>\n\n\n\n<p>Le marmonnement doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00e9l\u00e9ment d\u2019une classe plus g\u00e9n\u00e9rale de dissentiment l\u00e9g\u00e8rement voil\u00e9 \u2013 lequel s\u2019av\u00e8re particuli\u00e8rement utile pour les groupes domin\u00e9s. La classe d\u2019\u00e9v\u00e9nements dont le marmonnement constitue un exemple inclut certainement tous les actes de communication destin\u00e9s \u00e0 transmettre une id\u00e9e de moquerie, d\u2019insatisfaction ou d\u2019animosit\u00e9 indistincte et qu\u2019il est toujours possible de nier. Lorsqu\u2019un tel message veut \u00eatre communiqu\u00e9, quasiment tous les moyens de communication sont bons&nbsp;: un grognement, un soupir, un g\u00e9missement, un gloussement, un silence qui arrive au bon moment, un clin d\u2019\u0153il ou un regard fixe qui d\u00e9visage. Voici la description faite par un officier isra\u00e9lien de ces regards qu\u2019il re\u00e7oit de la part d\u2019adolescents palestiniens dans les territoires occup\u00e9s de Cisjordanie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Leurs yeux expriment la haine \u2013 aucun doute \u00e0 cela. Et cette haine est profonde. Toutes les choses qu\u2019ils ne peuvent pas dire, mais qu\u2019ils ressentent profond\u00e9ment \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ils les expriment dans leurs yeux, dans la mani\u00e8re dont ils vous regardent.&nbsp;\u00bb Le sentiment qui est communiqu\u00e9 dans ce cas est clair comme de l\u2019eau de roche. Sachant qu\u2019ils peuvent \u00eatre arr\u00eat\u00e9s, battus, voire abattus s\u2019ils jettent des pierres, les adolescents utilisent \u00e0 la place le regard, ce qui pr\u00e9sente moins de danger, mais qui donne toutefois un sens litt\u00e9ral \u00e0 l\u2019expression&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si un regard pouvait tuer\u2026&nbsp;\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La domination et les arts de la r\u00e9sistance (Extraits) I &#8211; Derri\u00e8re l&rsquo;histoire officielle Mais je veux savoir si je puis te rapporter avec franchise &#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":888,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-886","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/886","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=886"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/886\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7868,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/886\/revisions\/7868"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/888"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=886"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}