{"id":561,"date":"2019-09-20T10:18:16","date_gmt":"2019-09-20T10:18:16","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=561"},"modified":"2021-01-15T11:26:38","modified_gmt":"2021-01-15T11:26:38","slug":"michael-walzer","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?page_id=561","title":{"rendered":"Michael Walzer"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>La critique communautarienne du lib\u00e9ralisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>MICHAEL\nWALZER <a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>I<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est\nbien connu, les modes intellectuelles sont un peu comme les modes en musique\npopulaire ou en art ou comme la mode vestimentaire : elles n&rsquo;ont qu&rsquo;un temps.\nMais il en est qui semblent r\u00e9appara\u00eetre r\u00e9guli\u00e8rement. Tout comme les\npantalons \u00e0 plis\nou les jupes courtes, ce sont les traits distinctifs et changeants d&rsquo;un\nph\u00e9nom\u00e8ne plus large et plus r\u00e9pandu &#8211; dans le cas de la mode, la fa\u00e7on de\ns&rsquo;habiller. Elles ne durent pas longtemps mais r\u00e9apparaissent de fa\u00e7on\nr\u00e9currente : on les sait passag\u00e8res, on s&rsquo;attend \u00e0 ce qu&rsquo;elles reviennent. On ne\ndoit \u00e9videmment pas s&rsquo;attendre \u00e0 un futur o\u00f9 les pantalons auront toujours un pli et o\u00f9\nles jupes seront \u00e0 tout\njamais courtes. Tout est dans la r\u00e9currence. <\/p>\n\n\n\n<p>Bien qu&rsquo;ayant une port\u00e9e culturelle bien plus importante (infiniment plus importante ?), la critique communautarienne du lib\u00e9ralisme est un peu comme ces plis de pantalons : passag\u00e8re, mais in\u00e9luctablement r\u00e9currente. Elle fait partie int\u00e9grante, quoique de mani\u00e8re intermittente, de la politique lib\u00e9rale et de l&rsquo;organisation sociale. Son int\u00e9r\u00eat subsistera quels que soient les succ\u00e8s du lib\u00e9ralisme. En m\u00eame temps, toute critique communautarienne, si p\u00e9n\u00e9trante soit-elle, ne sera jamais rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un trait passager du lib\u00e9ralisme. Un jour peut-\u00eatre, de m\u00eame qu&rsquo;on est pass\u00e9 des culottes aristocratiques au pantalon pl\u00e9b\u00e9ien, on assistera \u00e0 une transformation plus radicale, qui rendra le lib\u00e9ralisme et sa critique tous deux hors de propos. Mais pour l&rsquo;instant, je ne vois rien de semblable se produire et je ne suis d&rsquo;ailleurs pas s\u00fbr qu&rsquo;il nous faille l&rsquo;esp\u00e9rer. Pour le moment, une telle critique r\u00e9currente n&rsquo;est pas sans int\u00e9r\u00eat, m\u00eame si ses acteurs n&rsquo;ambitionnent que des victoires modestes et des assimilations partielles, disparaissant un temps lorsqu&rsquo;on les rejette, les \u00e9carte ou les coopte, pour ensuite revenir \u00e0 la charge. <\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de comparer le communautarisme \u00e0 la social-d\u00e9mocratie. Cette\nderni\u00e8re a r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;imposer\nde fa\u00e7on permanente aux c\u00f4t\u00e9s de et parfois m\u00eame associ\u00e9e aux politiques\nlib\u00e9rales. La social-d\u00e9mocratie a ses propres critiques, essentiellement de\ntype anarchiste et libertaire, qui reviennent p\u00e9riodiquement \u00e0 la mode. Mais dans la mesure\no\u00f9 elle encourage certains types d&rsquo;identification communautaire, elle pr\u00eate\nbien moins le flanc \u00e0 la\ncritique communautarienne que le lib\u00e9ralisme. Toutefois elle n&rsquo;y \u00e9chappe jamais\nenti\u00e8rement, car lib\u00e9raux et sociaux-d\u00e9mocrates souscrivent \u00e9galement \u00e0 la croissance \u00e9conomique et\nfont face, quoique de fa\u00e7on diff\u00e9rente, aux formes de d\u00e9racinement social qui\nr\u00e9sultent de cette croissance. La place qu&rsquo;occupe la communaut\u00e9 elle-m\u00eame au\nsein de la soci\u00e9t\u00e9 moderne est essentiellement d&rsquo;ordre id\u00e9ologique ; elle n&rsquo;a\npas ses propres critiques r\u00e9currentes. Ne jouissant plus d&rsquo;une pr\u00e9sence forte,\nelle n&rsquo;est \u00e0 la\nmode que par intermittence, et on ne la critique que lorsqu&rsquo;elle est \u00e0 la mode la critique\ncommunautarienne n&rsquo;en est pas moins influente.<\/p>\n\n\n\n<p>Referait-elle p\u00e9riodiquement surface si elle n&rsquo;\u00e9tait capable d&rsquo;impressionner nos esprits et d&rsquo;affecter nos sentiments ? Dans cet article, je compte \u00e9tudier la port\u00e9e de cette critique telle qu&rsquo;elle existe en Am\u00e9rique aujourd&rsquo;hui. Je pr\u00e9senterai ensuite ma propre version &#8211; moins puissante peut-\u00eatre que celles dont je vais parler pour commencer, mais plus susceptible de trouver sa place dans le cadre de la politique lib\u00e9rale (ou sociale-d\u00e9mocrate). Mon but n&rsquo;est certes pas d&rsquo;enterrer le communautarisme &#8211; je ne m&rsquo;en sens pas la capacit\u00e9 &#8211; mais j&rsquo;aimerais qu&rsquo;il r\u00e9apparaisse sous une forme plus coh\u00e9rente, plus incisive qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Le probl\u00e8me de la critique communautarienne aujourd&rsquo;hui- je ne suis pas le premier \u00e0 le souligner &#8211; est qu&rsquo;elle oppose au lib\u00e9ralisme deux arguments diff\u00e9rents, et profond\u00e9ment contradictoires. Le premier s&rsquo;attaque essentiellement \u00e0 la pratique lib\u00e9rale, le second vise avant tout la th\u00e9orie lib\u00e9rale, mais ils ne peuvent \u00eatre vrais en m\u00eame temps. Il se pourrait que chacun soit partiellement juste &#8211; c&rsquo;est bien cette validit\u00e9 partielle que je vais souligner &#8211; mais chaque argument, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 il est correct, sape la valeur de l&rsquo;autre. <\/p>\n\n\n\n<p>II<\/p>\n\n\n\n<p>Le\npremier argument affirme que la th\u00e9orie politique lib\u00e9rale refl\u00e8te fid\u00e8lement\nla pratique sociale lib\u00e9rale. Comme si la th\u00e9orie marxiste de l&rsquo;id\u00e9ologie comme\nreflet \u00e9tait litt\u00e9ralement vraie, et qu&rsquo;on en avait ici un exemple, les\nsoci\u00e9t\u00e9s occidentales contemporaines sont cens\u00e9es \u00eatre la patrie d&rsquo;individus\nradicalement isol\u00e9s, d&rsquo;\u00e9gotistes rationnels, et d&rsquo;agents existentiels, d&rsquo;hommes\net de femmes prot\u00e9g\u00e9s, et en m\u00eame temps divis\u00e9s, par leurs droits inali\u00e9nables.\nLe lib\u00e9ralisme dit la v\u00e9rit\u00e9 sur cette soci\u00e9t\u00e9 asociale engendr\u00e9e par les\nlib\u00e9raux &#8211; en fait, engendr\u00e9e non pas <em>ex nihilo, <\/em>comme le sugg\u00e8re leur th\u00e9orie, mais \u00e0 travers un combat contre les traditions, les communaut\u00e9s\net les autorit\u00e9s, que l&rsquo;on oublie d\u00e8s qu&rsquo;on leur \u00e9chappe, de sorte que les\npratiques lib\u00e9rales semblent ne pas avoir d&rsquo;histoire. Le combat lui-m\u00eame est\nc\u00e9l\u00e9br\u00e9 rituellement, mais fait rarement l&rsquo;objet d&rsquo;une r\u00e9flexion. Les membres\nd&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale ne partagent aucune tradition politique ou religieuse ;\nils ne peuvent que raconter une seule histoire \u00e0 leur propre propos :\nl&rsquo;histoire de la cr\u00e9ation <em>ex nihilo, <\/em>qui d\u00e9bute dans l&rsquo;\u00e9tat de nature ou la position originelle. Chaque individu\ns&rsquo;imagine \u00eatre absolument libre, d\u00e9sengag\u00e9 et seul. Puis il entre dans la\nsoci\u00e9t\u00e9 et en accepte les obligations, uniquement dans le but de minimiser les\nrisques\nqu&rsquo;il court. Son but est la s\u00e9curit\u00e9, et la s\u00e9curit\u00e9, comme l&rsquo;\u00e9crit Marx, est\n\u00abl&rsquo;assurance de son \u00e9go\u00efsme\u00bb. Et tel qu&rsquo;il s&rsquo;imagine, tel il est <em>r\u00e9ellement, <\/em>c&rsquo;est-\u00e0-dire un\nindividu s\u00e9par\u00e9 de la communaut\u00e9, repli\u00e9 sur lui-m\u00eame, enti\u00e8rement pr\u00e9occup\u00e9 de\nses int\u00e9r\u00eats personnels et agissant selon sa fantaisie priv\u00e9e ( &#8230; ) Le seul\nlien entre les hommes est la n\u00e9cessit\u00e9 naturelle, le besoin et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat priv\u00e9 <a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>.\n(j&rsquo;ai utilis\u00e9 des pronoms masculins pour que mes phrases concordent avec celles\nde Marx. Mais il serait int\u00e9ressant de poser la question, que l&rsquo;on n&rsquo;abordera\npas ici, de savoir si cette premi\u00e8re critique communautarienne parle de\nl&rsquo;exp\u00e9rience des femmes: ne sont-elles li\u00e9es les unes aux autres que par la\nn\u00e9cessit\u00e9 et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat personnel ?) <\/p>\n\n\n\n<p>Les\n\u00e9crits du jeune Marx illustrent l&rsquo;une des premi\u00e8res expressions de la critique\ncommunautarienne, et sa remarque, qui date de 1840, garde aujourd&rsquo;hui toute sa\npertinence. Lorsqu&rsquo;il d\u00e9crit l&rsquo;incoh\u00e9rence de la vie intellectuelle et\nculturelle moderne et la perte de capacit\u00e9 narrative, Alasdair MacIntyre fait\nla m\u00eame r\u00e9flexion, en un langage r\u00e9actualis\u00e9 et th\u00e9orique (MacIntyre, 1981).\nMais la seule th\u00e9orie dont ait besoin la critique communautarienne du\nlib\u00e9ralisme, c&rsquo;est le lib\u00e9ralisme lui-m\u00eame. Les critiques peuvent se contenter,\ndu moins l&rsquo;affirment-ils, de prendre la th\u00e9orie lib\u00e9rale au s\u00e9rieux. Il suffit\nd&rsquo;\u00e9voquer l&rsquo;autoportrait de l&rsquo;individu constitu\u00e9 uniquement par son d\u00e9sir\nobstin\u00e9, libre de tout lien, sans valeur partag\u00e9e, sans engagement, coutumes ou\ntraditions (sans yeux, sans dents, sans go\u00fbt, sans rien) pour le discr\u00e9diter:\nil y a d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 absence concr\u00e8te de toute valeur. Quelle peut \u00eatre la vie r\u00e9elle\nd&rsquo;un tel individu? Imaginez-le essayant de maximiser ses utilit\u00e9s : pour la\nsoci\u00e9t\u00e9, cela signifie la guerre de tous contre tous, la foire d&#8217;empoigne qui\nnous est famili\u00e8re, o\u00f9, ainsi que l&rsquo;\u00e9crivait Hobbes, il n&rsquo;y a \u00abd&rsquo;autre but,\nd&rsquo;autres lauriers que d&rsquo;\u00eatre le premier \u00bb2<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.\nImaginez-le jouissant de ses droits: la soci\u00e9t\u00e9 se r\u00e9duit \u00e0 la coexistence de sujets <em>(selves) <\/em>isol\u00e9s, car, selon\ncette premi\u00e8re critique, les droits lib\u00e9raux ont plus \u00e0 voir avec \u00ab l&rsquo;exit \u00bb que la \u00abvoix\u00bb (cf Hirschman,\n1970). Ces droits se concr\u00e9tisent dans la s\u00e9paration, le divorce, le retrait,\nla solitude, la vie priv\u00e9e et l&rsquo;apathie politique. Enfin, le fait m\u00eame que la\nvie de l&rsquo;individu puisse \u00eatre d\u00e9crite en faisant appel \u00e0 ces deux langages\nphilosophiques (le langage des biens de consommation et celui des droits)\nd\u00e9montre mieux encore, selon MacIntyre, l&rsquo;incoh\u00e9rence du lib\u00e9ralisme : dans une\nsoci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale, les hommes et les femmes n&rsquo;ont plus acc\u00e8s \u00e0 une culture morale unique qui\nleur permettrait d&rsquo;apprendre comment vivre (MacIntyre, 1981, chap. II et XVII).\nIl n&rsquo;y a ni consensus ni d\u00e9bat public sur la nature m\u00eame de la vie bonne, d&rsquo;o\u00f9\nle triomphe du caprice personnel, mis en \u00e9vidence, par exemple, dans\nl&rsquo;existentialisme sartrien, qui est le reflet id\u00e9ologique du caract\u00e8re\ncapricieux de la vie quotidienne. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous,\nlib\u00e9raux, sommes libres de choisir, et nous avons le droit de choisir ; mais\naucun crit\u00e8re, si ce n&rsquo;est notre interpr\u00e9tation toute personnelle de nos\npropres d\u00e9sirs et int\u00e9r\u00eats, ne nous aide \u00e0 guider nos choix. Nos choix manquent de ce fait de\ncoh\u00e9rence et de logique. Nous arrivons \u00e0 peine \u00e0 nous rappeler ce que nous avons fait la veille ; nous ne\npouvons dire avec certitude ce que nous ferons demain. Nous ne pouvons pas\ncorrectement rendre compte de nous-m\u00eames. Nous ne pouvons nous asseoir ensemble\npour raconter des histoires intelligibles, et nous ne nous reconnaissons dans\nles r\u00e9cits que nous lisons que lorsqu&rsquo;ils sont fragment\u00e9s et sans intrigue, des\n\u00e9quivalents litt\u00e9raires de la musique atonale ou de l&rsquo;art non figuratif.<\/p>\n\n\n\n<p>Vue\nsous l&rsquo;angle de cette premi\u00e8re critique communautarienne, la soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale\nest la fragmentation mise en pratique; et la communaut\u00e9 est son contraire\nabsolu, la patrie de la coh\u00e9rence, des liens interpersonnels, et de la capacit\u00e9\nnarrative. Mais ce qui m&rsquo;int\u00e9resse ici, ce sont moins les diff\u00e9rentes\ndescriptions que l&rsquo;on pourrait faire de ce Paradis perdu que l&rsquo;accent mis sur\nla r\u00e9alit\u00e9 de la fragmentation qui succ\u00e8de \u00e0 cette perte. C&rsquo;est le th\u00e8me\nrepris par tous les communautariens contemporains: la complainte\nn\u00e9o-conservatrice, les mises en accusation n\u00e9o-marxistes, la sinistrose\nn\u00e9o-classique ou r\u00e9publicaine. (Le recours au pr\u00e9fixe \u00ab n\u00e9o \u00bb souligne une fois de plus le caract\u00e8re intermittent ou r\u00e9current de la critique communautarienne.)\nIl me semble que c&rsquo;est un th\u00e8me \u00e9pineux, car si l&rsquo;argument sociologique de la\nth\u00e9orie lib\u00e9rale est correct, si la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;est en fait d\u00e9compos\u00e9e, sans\nreste, en une coexistence probl\u00e9matique d&rsquo;individus, nous pouvons supposer que\nla politique lib\u00e9rale est la mieux arm\u00e9e pour faire face aux cons\u00e9quences\nprobl\u00e9matiques de cette d\u00e9composition. S&rsquo;il s&rsquo;agit de cr\u00e9er une union\nartificielle et anhistorique d&rsquo;une multitude de sujets isol\u00e9s, pourquoi ne pas\nprendre comme point de d\u00e9part conceptuel l&rsquo;\u00e9tat de nature ou la position\noriginelle? Pourquoi n&rsquo;accepterions- nous pas, \u00e0 la mani\u00e8re lib\u00e9rale habituelle,\nque la justice proc\u00e9durale prenne le pas sur toute conception substantielle du\nbien, puisque, \u00e9tant donn\u00e9 notre fragmentation, nous ne pouvons nous attendre \u00e0 nous\nmettre d&rsquo;accord sur ce qu&rsquo;est le bien? Michael Sandel s&rsquo;interroge: une\ncommunaut\u00e9 qui donne la priorit\u00e9 \u00e0 la justice peut-elle jamais \u00eatre plus qu&rsquo;une\ncommunaut\u00e9 d&rsquo;\u00e9trangers]? La question est int\u00e9ressante, mais la question inverse\nest plus directement pertinente: s&rsquo;il est vrai que nous sommes une communaut\u00e9\nd&rsquo;\u00e9trangers, que pouvons-nous faire d&rsquo;autre que de donner la priorit\u00e9 \u00e0 la\njustice ? <\/p>\n\n\n\n<p>III <\/p>\n\n\n\n<p>La seconde critique communautarienne du lib\u00e9ralisme nous\ntire de ce raisonnement, par ailleurs enti\u00e8rement plausible. Elle soutient que\nla th\u00e9orie lib\u00e9rale m\u00e9sinterpr\u00e8te radicalement la vie r\u00e9elle. Le monde n&rsquo;est et\nne saurait \u00eatre ainsi. Ces hommes et ces femmes lib\u00e9r\u00e9s de tout lien social,\nlitt\u00e9ralement d\u00e9sengag\u00e9s, seuls et uniques inventeurs de leur propre vie,\nd\u00e9nu\u00e9s de crit\u00e8re ou de mod\u00e8le commun qui les guident dans cette invention, ce\nsont des figures mythiques. Comment les membres d&rsquo;un groupe peuvent-ils \u00eatre\n\u00e9trangers les uns aux autres, alors que chacun est issu de parents, et que ces\nparents ont des amis, des proches, des voisins, des camarades de travail, des\ncoreligionnaires, et des concitoyens &#8211; tous liens qui sont non tant choisis que\ntransmis et h\u00e9rit\u00e9s? Le lib\u00e9ralisme a beau souligner l&rsquo;importance de liens\npure- ment contractuels, il est \u00e9videmment faux de sugg\u00e9rer, comme semble\nparfois le faire Hobbes, que tous nos liens ne seraient que des \u00ab amiti\u00e9s mercantiles \u00bb, de\nnature volontariste et int\u00e9ress\u00e9e, qui ne pourraient survivre aux avantages\nqu&rsquo;ils procurent <a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.\nLe propre de toute soci\u00e9t\u00e9 humaine est\nque les individus qui y sont \u00e9lev\u00e9s se trouvent engag\u00e9s dans des r\u00e9seaux de\nrelations, des r\u00e9seaux de pouvoir, et des communaut\u00e9s de sens. C&rsquo;est cette\npropri\u00e9t\u00e9 de pouvoir \u00eatre engag\u00e9 qui en fait des personnes d&rsquo;un certain type.\nCe n&rsquo;est qu&rsquo;alors qu&rsquo;ils peuvent faire d&rsquo;eux-m\u00eames des personnes d&rsquo;un genre\n(marginalement) diff\u00e9rent en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 ce qu&rsquo;ils sont et en agissant\nde mani\u00e8re plus ou moins diff\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des limites d\u00e9finies par ces sch\u00e9mas,\nces r\u00e9seaux et ces communaut\u00e9s qui sont, bon gr\u00e9 mal gr\u00e9, les leurs. <\/p>\n\n\n\n<p>En\nsubstance, la deuxi\u00e8me critique affirme que la structure profonde de la soci\u00e9t\u00e9\nlib\u00e9rale elle-m\u00eame est en fait communautaire. La th\u00e9orie lib\u00e9rale d\u00e9forme cette\nr\u00e9alit\u00e9. Dans la mesure o\u00f9 nous adh\u00e9rons \u00e0 cette th\u00e9orie, nous sommes d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de tout acc\u00e8s ais\u00e9 \u00e0 notre propre exp\u00e9rience\nd&rsquo;appartenance communautaire. Selon le raisonnement des auteurs de <em>Habits oJ the Heart, <\/em>la rh\u00e9torique lib\u00e9rale\nlimite notre compr\u00e9hension des habitudes de notre propre c\u0153ur, et ne nous\nfournit pas les moyens de formuler les convictions qui nous constituent en tant\nqu&rsquo;individus et qui nous lient \u00e0 d&rsquo;autres personnes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une communaut\u00e9 (Bellah <em>et al., <\/em>1985,21,290; cf le\ncommentaire de Rorty, 1991, n. 12). Ce que l&rsquo;on pr\u00e9suppose ici, c&rsquo;est que nous\nsommes en fait des personnes et que nous sommes en effet li\u00e9s les uns aux\nautres. L&rsquo;id\u00e9ologie lib\u00e9rale du s\u00e9paratisme ne peut nous enlever notre qualit\u00e9\nde personne ni nos liens ; ce dont elle nous prive, c&rsquo;est de la <em>conscience <\/em>que nous avons de\nnotre personne et de nos liens. Cette d\u00e9possession se refl\u00e8te ensuite dans la\npolitique lib\u00e9rale. Elle explique notre incapacit\u00e9 \u00e0 former des solidarit\u00e9s\nsolides, des mouvements et des partis stables, qui rendraient nos convictions\nprofondes tangibles et efficaces. Elle explique aussi notre totale d\u00e9pendance\n(que Hobbes annonce avec clairvoyance dans <em>L\u00e9viathan) <\/em>\u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;\u00c9tat\ncentral. Mais comment doit-on comprendre cette rupture entre l&rsquo;exp\u00e9rience\ncommunautaire et l&rsquo;id\u00e9ologie lib\u00e9rale, entre conviction personnelle et\nrh\u00e9torique publique, entre les liens sociaux et l&rsquo;isolement politique? Les\ncritiques communautariennes du second type n&rsquo;abordent pas cette question. Si la\npremi\u00e8re critique repose en effet sur une th\u00e9orie marxiste vulgaire de la\nr\u00e9flexion, la seconde se fonde sur un id\u00e9alisme tout aussi vulgaire. Peu de\nth\u00e9ories dans l&rsquo;histoire humaine se sont vu octroyer le pouvoir de dominer et\nde combattre la vie r\u00e9elle que l&rsquo;on semble accorder aujourd&rsquo;hui \u00e0 la th\u00e9orie\nlib\u00e9rale. On ne l&rsquo;a clairement pas accord\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie communautarienne qui ne\npeut, selon le premier argument, triompher de la r\u00e9alit\u00e9 du s\u00e9paratisme lib\u00e9ral\nni, selon le second argument, \u00e9voquer les structures d\u00e9j\u00e0 existantes du lien\nsocial. De toute mani\u00e8re, les deux arguments critiques sont contradictoires\nentre eux: ils ne peuvent \u00eatre vrais en m\u00eame temps. Le s\u00e9paratisme lib\u00e9ral doit\nsoit repr\u00e9senter soit d\u00e9former les conditions de la vie de tous les jours. Il\nse peut \u00e9videmment qu&rsquo;il fasse un peu les deux (c&rsquo;est la confusion habituelle),\nmais d&rsquo;un point de vue communautarien, cette conclusion laisse \u00e0 d\u00e9sirer. Car\nsi la description de la dissociation et du s\u00e9paratisme \u00e9tait &#8211; f\u00fbt-ce\npartiellement &#8211; juste, il nous faudrait soulever la question de la profondeur,\nsi l&rsquo;on peut s&rsquo;exprimer ainsi, de la structure profonde. Et s&rsquo;il est vrai que\nnous sommes tous, jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point, des communautariens dans l&rsquo;\u00e2me,\nl&rsquo;incoh\u00e9rence sociale telle qu&rsquo;on la d\u00e9peint perd alors tout impact critique. <br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> M. Walzer (1990), The Cornrnunitarian\nCritique ofLiberalism, <em>Political Theory, <\/em>18,6-23.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> 1. Karl Marx, On\nthe Jewish Question, dans <em>Early Writings, <\/em>\u00e9d. par T. B. Bottomore,\nLondres, C. A. Watts, 1963, 26. <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Thomas Hobbes, <em>The\nElements of Law, <\/em>1&Prime; partie, chap. 9, \u00a7\n21. J&rsquo;ai\nremarqu\u00e9 que les deux \u00e9crivains favoris des critiques communautariens de ce\npremier type sont Hobbes et Sartre. Est-il possible que ce soient ces deux\nauteurs qui r\u00e9v\u00e8lent le mieux l&rsquo;essence du lib\u00e9ralisme, eux qui n&rsquo;\u00e9taient pas\ndes lib\u00e9raux du tout dans l&rsquo;acception habituelle de ce terme? <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Thomas Hobbes, <em>De cive, <\/em>\u00e9d. par Howard Warrender, Oxford, Oxford\nUniversity Press, 1983, 1&Prime; partie, chap. 1. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La critique communautarienne du lib\u00e9ralisme MICHAEL WALZER [1] I C&rsquo;est bien connu, les modes intellectuelles sont un peu comme les modes en musique populaire ou &#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":567,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-561","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/561","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=561"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/561\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":566,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/561\/revisions\/566"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/567"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=561"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}