{"id":34,"date":"2019-08-27T21:10:18","date_gmt":"2019-08-27T21:10:18","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=34"},"modified":"2021-01-15T11:24:40","modified_gmt":"2021-01-15T11:24:40","slug":"colette-arnould","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?page_id=34","title":{"rendered":"Colette Arnould"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Histoire\nde la sorcellerie<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>(Extraits)<\/p>\n\n\n\n<p>INTRODUCTION <\/p>\n\n\n\n<p>Que la sorci\u00e8re ait une histoire, on ne s\u2019en pr\u00e9occupe gu\u00e8re le plus souvent. R\u00e9duite \u00e0 une image caricaturale, ce qu\u2019on pr\u00e9tend en savoir suffit \u00e0 faire frissonner ou phantasmer, quand elle ne fait pas tout simplement sourire. <\/p>\n\n\n\n<p>Personnage mal\u00e9fique invent\u00e9 de toutes pi\u00e8ces, la sorci\u00e8re chevauchant son balai parcourt l\u2019espace et le temps et, lorsque cessent ses courses effr\u00e9n\u00e9es, elle fait place \u00e0 une femme vieille et laide, au regard mena\u00e7ant qui, devant son chaudron, surveille d\u2019horribles pr\u00e9parations, entour\u00e9e de ses animaux favoris&nbsp;: chat noir, chauve-souris, chouette, crapaud. Alors, quelques r\u00e9miniscences de terrifiants r\u00e9cits viennent compl\u00e9ter un triptyque dont le dernier panneau r\u00e9v\u00e8le la triste fin dans le feu des grands b\u00fbchers. Mais il ne lui suffit pas d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 livr\u00e9e \u00e0 ses bourreaux, il faut encore que dans une vie posthume elle soit abandonn\u00e9e \u00e0 d\u2019autres, \u00e0 tous ceux qui, trouvant en elle une source in\u00e9puisable de fantastique, la jettent en p\u00e2ture aux amateurs d\u2019\u00e9motions fortes.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que la sorcellerie\npr\u00e9sente un \u00e9norme avantage&nbsp;: puisque tout y devient possible, m\u00eame le\nplus invraisemblable, on peut tout en dire et n\u2019importe quoi. Si bien que\nparodiant Russell, on pourrait affirmer qu\u2019il en va des agissements des\nsorci\u00e8res comme des math\u00e9matiques&nbsp;: \u00ab&nbsp;On ne sait jamais de quoi l\u2019on\nparle ni si ce que l\u2019on dit est vrai&nbsp;\u00bb, \u00e0 cette diff\u00e9rence pr\u00e8s qu\u2019ici,\ncela n\u2019a gu\u00e8re d\u2019importance. Et parce que la sorci\u00e8re semble \u00e9chapper \u00e0 tout\ndiscours scientifique, elle est \u00e0 nouveau irr\u00e9m\u00e9diablement condamn\u00e9e \u00e0 n\u2019\u00eatre\nqu\u2019un ramassis informe que le vent cette fois ne vient pas disperser et dont\nles plus sens\u00e9s au mieux se d\u00e9tournent avec d\u00e9dain. La sorci\u00e8re est alors\nrenvoy\u00e9e au monde obscur des sombres superstitions m\u00e9di\u00e9vales, dont il n\u2019y a de\ntoute fa\u00e7on rien \u00e0 dire\u2026 Voire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ignor\u00e9e la sorci\u00e8re de l\u2019Antiquit\u00e9, <a href=\"http:\/\/www.philo-cvm.ca\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Magie_dans_lAntiquite-1.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"M\u00e9d\u00e9e (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">M\u00e9d\u00e9e<\/a>, m\u00eame pour les amateurs d\u2019op\u00e9ra, \u00e9voque en effet davantage la fureur sanguinaire de la femme jalouse que la magicienne, et, comme en dehors d\u2019elle rien n\u2019\u00e9merge de ce lointain pass\u00e9, on n\u2019est gu\u00e8re avanc\u00e9. Ignor\u00e9 le Moyen \u00c2ge lui-m\u00eame, un mill\u00e9naire de l\u2019histoire des hommes est ramen\u00e9 \u00e0 une masse confuse et statique, dont ne subsistent que quelques figures et quelques faits \u00e9pars dans un monde sombre et intol\u00e9rant qui renvoie au n\u00e9ant l\u2019extraordinaire richesse dont pourtant il a su faire preuve. La sorci\u00e8re alors peut bien prendre place entre les sorci\u00e8res de Shakespeare et ces illumin\u00e9s de tous les temps qui voyaient Dieu, tandis que du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle resurgissent les messes noires, et qu\u2019en cherchant un peu, un folklore riche en anecdotes nous permet d\u2019apprendre au passage que la Bretagne ou l\u2019\u00c9cosse sont des terres de sorcellerie dont les landes sont surpeupl\u00e9es la nuit de f\u00e9es, de lutins et de sorci\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n<p>Des v\u00e9rit\u00e9s \u00e9parses n\u2019ont\njamais fait la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est m\u00eame \u00e0 partir de v\u00e9rit\u00e9s \u00e9parses que se\nconstruisent les pires erreurs, ou, plus grave, les pr\u00e9jug\u00e9s. Alors, tentons de\nremettre les choses \u00e0 leur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <a aria-label=\"Moyen \u00c2ge (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"http:\/\/www.philo-cvm.ca\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Chrono_et_lexique_-1-1.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Moyen \u00c2ge<\/a> a peu br\u00fbl\u00e9, il a, disons plut\u00f4t, cherch\u00e9 \u00e0 savoir si la sorci\u00e8re \u00e9tait combustible. Il a codifi\u00e9, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup, et cette sorci\u00e8re-l\u00e0 existait \u00e0 coup s\u00fbr, du moins dans l\u2019esprit des inquisiteurs. C\u2019est le XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, si brillant en apparence, qui a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 la pire \u00e9poque d\u2019obscurantisme, et le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle n\u2019a pas eu grand-chose \u00e0 lui envier, lui qui a condamn\u00e9 Galil\u00e9e et l\u2019a contraint \u00e0 abjurer contre toute logique, ce qui, apr\u00e8s tout, \u00e9tait un sort plus enviable que de finir grill\u00e9 avec ses livres. L\u00e0 prend place l\u2019\u00e9poque la plus tragique, et si quelques-uns comprendront plus vite que les autres l\u2019aberration d\u2019une telle pers\u00e9cution, en maints endroits les b\u00fbchers flamberont encore au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019enfin partout un terme soit mis \u00e0 trois cents ans de folie pers\u00e9cutrice. Satan, sorciers et sorci\u00e8res m\u00e8neront d\u00e9sormais grand sabbat dans des \u0153uvres litt\u00e9raires o\u00f9 la sorcellerie fera figure de style. Vision tout intellectuelle \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de laquelle le mal\u00e9fice pourtant trouvera encore sa place dans des comportements qui subsistent aujourd\u2019hui encore, tandis que le d\u00e9veloppement des sectes les plus diverses se charge de mettre en \u00e9vidence que l\u2019irrationnel est loin d\u2019\u00eatre d\u00e9racin\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e0 nos\njours, la sorcellerie en Occident rev\u00eat une multitude de visages, dont la\nsorci\u00e8re constitue un ph\u00e9nom\u00e8ne particulier, ce qui explique la place que nous\nlui accorderons. Du paganisme au christianisme, une modification importante s\u2019est\nproduite, o\u00f9 magie, religion et superstition ont vu leurs rapports se modifier.\nDes magiciennes de l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e0 la sorci\u00e8re des Temps modernes, du glissement\nde la magie \u00e0 la sorcellerie, \u00e0 leur assimilation d\u00e9finitive, que s\u2019est-il\npass\u00e9? Comment, pourquoi, la femme s\u2019est-elle soudain chang\u00e9e en sorci\u00e8re? Par\nquels processus en est-on arriv\u00e9 aux grands b\u00fbchers, et comment la sorci\u00e8re s\u2019est-elle\nensuite perp\u00e9tu\u00e9e? Autant de questions qui ont guid\u00e9 ce travail. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>Parler de la sorci\u00e8re ne\nsuppose cependant pas que l\u2019on exclue les hommes. D\u2019abord parce que de tout\ntemps magiciens et sorciers ont exist\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des sorci\u00e8res et que la\nsimilitude de leurs pratiques, comme leur sp\u00e9cificit\u00e9 propre, ne sauraient \u00eatre\npass\u00e9es sous silence; ensuite parce que l\u2019extraordinaire ampleur de la r\u00e9pression\naux XVI<sup>e<\/sup> et XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ne peut \u00eatre vraiment saisie qu\u2019en\nprenant en consid\u00e9ration tous ceux qui en furent victimes. Or si\nstatistiquement les femmes furent davantage concern\u00e9es, les hommes, les enfants\nm\u00eame, le furent aussi et cela, il est impossible de le taire. Mettre l\u2019accent sur\nla sorci\u00e8re ce n\u2019est donc pas la faire exister seule. Elle s\u2019inscrit dans l\u2019histoire\nde la magie et de la sorcellerie \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de tous ceux qui y participent et d\u2019un\nensemble de croyances o\u00f9 elle puise son sens. L\u2019oublier ne serait que\npartialit\u00e9 au d\u00e9triment de l\u2019histoire. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ANTIQUIT\u00c9<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est de la \u00ab&nbsp;magicienne&nbsp;\u00bb\nque parlent les textes grecs et latins, dans un vocabulaire qui nous appara\u00eet\ninsuffisant d\u00e8s lors que l\u2019on s\u2019obstine \u00e0 y projeter nos propres valeurs. <\/p>\n\n\n\n<p>Magicienne est <a aria-label=\"Circ\u00e9 (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/etudesromanes\/4078\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Circ\u00e9<\/a>, tout comme <a aria-label=\"M\u00e9d\u00e9e (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2012-2-page-83.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">M\u00e9d\u00e9e<\/a> aussi est magicienne. Et pourtant, doublement s\u0153urs, elles n\u2019en sont pas moins deux images oppos\u00e9es de la femme. \u00c0 l\u2019une appartient le charme, la douceur, la s\u00e9duction. \u00c0 l\u2019autre l\u2019intensit\u00e9 dramatique o\u00f9 puise la passion. L\u2019une peut conna\u00eetre la piti\u00e9 et se laisser fl\u00e9chir, l\u2019autre ne conna\u00eet que le d\u00e9sir aveugle et la vengeance dans laquelle la d\u00e9ception vient s\u2019abreuver de la haine qui l\u2019anime. <\/p>\n\n\n\n<p>Circ\u00e9 se fait guide d\u2019Ulysse\net de ses hommes parmi tous les dangers, m\u00eame dans les enfers. M\u00e9d\u00e9e renvoie\ntous ceux qui l\u2019approchent \u00e0 leur perte et se perd avec eux. Des breuvages de Circ\u00e9\nna\u00eet l\u2019oubli o\u00f9 le temps s\u2019estompe. Omnipr\u00e9sent chez M\u00e9d\u00e9e, le pass\u00e9 d\u00e9j\u00e0\ncontient tout l\u2019avenir, tandis que, par une effrayante fatalit\u00e9, celle qui en\ntisse la trame ne parvient pas \u00e0 en infl\u00e9chir le cours. Tous les actes de Circ\u00e9\nsont empreints de subtilit\u00e9, de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 m\u00eame que leur conf\u00e8re la baguette\nmagique lorsqu\u2019elle m\u00e9tamorphose en effleurant, et tout cela n\u2019a rien \u00e0 voir\navec les sombres artifices et les terribles impr\u00e9cations de M\u00e9d\u00e9e, comme n\u2019ont\nrien \u00e0 voir non plus les rets dans lesquels elles enserrent ceux qu\u2019elles veulent\nprendre. \u00c0 Circ\u00e9 qui garde sous le charme et sait le moment venu rendre la\nlibert\u00e9 s\u2019oppose M\u00e9d\u00e9e qui ordonne, asservit et foudroie. Toutes deux cependant\nsont magiciennes, mais \u00e0 l\u2019image enj\u00f4leuse de l\u2019enchanteresse s\u2019oppose l\u2019image\nmal\u00e9fique de celle qui donnera naissance \u00e0 la sorci\u00e8re. Force nous sera donc d\u2019employer\nle vocabulaire qui convient. <\/p>\n\n\n\n<p>Faire de M\u00e9d\u00e9e une\nsorci\u00e8re ne \u00ab&nbsp;passe pas&nbsp;\u00bb. Ne pas en parler, c\u2019est oublier qu\u2019en elle\ncependant sont contenues toutes les pratiques de la sorci\u00e8re, mais force est\naussi de constater que bien d\u2019autres que nous ne craignons pas de nommer\nsorci\u00e8res n\u2019en demeurent pas moins \u00ab&nbsp;magiciennes&nbsp;\u00bb pour les Anciens.\nL\u2019explication r\u00e9side alors tout enti\u00e8re dans le sens m\u00eame qu\u2019ils conf\u00e9raient au\nmot \u00ab&nbsp;magie&nbsp;\u00bb. Reflet de toute une culture, celle-ci s\u2019inscrit au\nsein d\u2019une multiplicit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui en sont ins\u00e9parables, o\u00f9 la mythologie,\nla religion et ce que nous nommons superstitions demeurent \u00e9troitement li\u00e9es. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>LE DIABLE<\/p>\n\n\n\n<p>Le diable n\u2019est pas tout\nle christianisme, comme l\u2019a dit voltaire, mais il en est en tout cas partie int\u00e9grante,\npuisque deux dogmes fondamentaux lui sont li\u00e9s&nbsp;: dogme du p\u00e9ch\u00e9 originel\net, par voie de cons\u00e9quence, dogme de la r\u00e9demption. <\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e9ch\u00e9 originel, en\nchassant l\u2019homme du paradis terrestre, le laisse livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, libre\ncertes, mais en proie \u00e0 l\u2019angoisse devant les choix et les cons\u00e9quences inh\u00e9rents\n\u00e0 l\u2019exercice m\u00eame de cette libert\u00e9. Or, ce n\u2019est pas seulement d\u2019angoisse\nm\u00e9taphysique qu\u2019il s\u2019agit ici, car dans une perspective religieuse l\u2019homme\ntiraill\u00e9 entre le bien et le mal, entre ses bons et mauvais penchants joue par ses\nchoix son \u00e9ternit\u00e9. Lui seul se sauve ou se damne et, si le diable est l\u00e0,\nconstamment pr\u00e9sent, tentateur, s\u00e9ducteur, pour inciter \u00e0 la facilit\u00e9, la\nvigilance s\u2019impose.<\/p>\n\n\n\n<p>De la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister\n\u00e0 la tentation, ou de la force du repentir (derni\u00e8re chance offerte \u00e0 l\u2019homme),\nd\u00e9coule alors l\u2019issue \u00e9ternelle, enfer ou paradis, en attendant que naisse au\nXII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle le purgatoire, \u00e9tape interm\u00e9diaire et consolatrice (malgr\u00e9\nl\u2019infernalisation vers laquelle il tendra finalement), car les souffrances, si\nterribles soient-elles, auxquelles les \u00e2mes seront alors soumises d\u00e9boucheront\ndu moins sur le salut, la b\u00e9atitude \u00e9ternelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le Moyen \u00c2ge plus qu\u2019aucune\nautre \u00e9poque a accord\u00e9 au diable une place pr\u00e9pond\u00e9rante, il ne saurait\npourtant se r\u00e9duire \u00e0 ce monde d\u2019obscurantisme que l\u2019on a si souvent d\u00e9crit. Au\ncontraire, c\u2019est un monde en pleine \u00e9volution qui se r\u00e9v\u00e8le, monde qui se\ncherche, monde \u00e9trangement ouvert \u00e0 toutes les questions, dont le XIII<sup>e<\/sup>\nsi\u00e8cle sera intellectuellement l\u2019\u00e2ge d\u2019or, monde en marche qui ne se contente\npas du seul voyage de la pens\u00e9e mais se tourne vers de nouveaux horizons \u00e0\nexplorer, monde de contradictions aussi, entrav\u00e9 par les normes qu\u2019il s\u2019est\nlui-m\u00eame donn\u00e9es, prisonnier de ses convictions et finalement terrass\u00e9 par un\ncontexte apocalyptique dont il ne saura pas faire un renouveau, incapable de se\nd\u00e9passer, laissant \u00e0 d\u2019autres le soin de cr\u00e9er de nouvelles valeurs. <\/p>\n\n\n\n<p>Globalement cependant, ce\nqui frappe dans toute cette \u00e9poque, c\u2019est la facult\u00e9 d\u2019\u00e9merveillement de l\u2019homme,\nau sens propre comme au figur\u00e9, \u00e0 la fois fra\u00eecheur et na\u00efvet\u00e9 que les moments\nles plus sombres du Moyen \u00c2ge finissant ne feront jamais totalement\ndispara\u00eetre, mais aussi facult\u00e9 de voir partout des \u00ab&nbsp;merveilles&nbsp;\u00bb,\nde ne s\u2019\u00e9tonner de rien, le merveilleux en tant qu\u2019extraordinaire venant impr\u00e9gner\nla r\u00e9alit\u00e9 quotidienne pour lui donner une nouvelle vie en la parant d\u2019une\nrichesses insoup\u00e7onn\u00e9e. Or le merveilleux r\u00e9side aussi dans la croyance na\u00efve,\ndans une foi tellement spontan\u00e9e et s\u00fbre d\u2019elle qu\u2019elle fait partie de l\u2019homme.\nDe l\u00e0 cette tendance \u00e0 c\u00f4toyer le surnaturel. Dieu, le Christ, la Vierge, les\nsaints sont partout en ce monde qui croit aux miracles. Mais si l\u2019homme du haut\nMoyen \u00c2ge se contente d\u2019une foi simple et confiante, quelques fois m\u00eame un peu\npa\u00efenne dans son rapport avec la nature, au fur et \u00e0 mesure qu\u2019on avance dans\nle temps l\u2019inqui\u00e9tude surgit, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 confiante est troubl\u00e9e par le diable\nlivrant bient\u00f4t l\u2019homme au d\u00e9cha\u00eenement du surnaturel, dans une lutte opposant\nici-bas anges et d\u00e9mons et entre lesquels il se trouve pris. <\/p>\n\n\n\n<p>Le diable, personnage\nplut\u00f4t d\u00e9bonnaire durant tout le haut Moyen \u00c2ge, dont d\u2019ailleurs on parle peu,\nn\u2019inqui\u00e8te gu\u00e8re. Pendant longtemps encore, il continuera de se cacher sous des\nallures bouffonnes, tels ces diables pourtant cit\u00e9s dans un proc\u00e8s de\nsorcellerie, qui sous la conduite de leurs capitaines Tahu et Gorgias troublaient\nla vie d\u2019un couvent et avaient noms&nbsp;: Pantoufle, Courtaulx (nom d\u2019un\ninstrument de musique), Mornifle (d\u2019un jeu de cartes); ou ce diable dont nous\nparle C\u00e9saire de Heisterbach dans un de ses dialogues, et qui, serviteur id\u00e9al,\nsauve son ma\u00eetre et la femme de celui-ci puis, somm\u00e9 de dire qui il est,\ndemande pour toute r\u00e9compense cinq sous d\u2019or \u00e0 employer pour acheter une cloche\n\u00e0 l\u2019\u00e9glise du village. <\/p>\n\n\n\n<p>Le diable est encore celui\nqui esp\u00e8re se racheter, celui aussi qui intervient dans de nombreuses l\u00e9gendes\nm\u00e9di\u00e9vales, et qui, trompeur par nature, se laisse facilement berner, tandis\nque, justicier, il devient la terreur des marchands qui cherchent \u00e0 tromper\nleurs clients, car il pourrait bien par repr\u00e9sailles leur jouer quelque mauvais\ntour. Souvent grotesque, apparent\u00e9 aux satyres, le diable n\u2019appartient pas\nencore \u00e0 la trag\u00e9die. Tout au plus \u00e0 cette \u00e9poque exerce-t-il une fonction de\nrappel \u00e0 l\u2019ordre. Reflet des tendances contradictoire mais normales qui\nexistent en l\u2019homme, puisque l\u2019homme ne saurait \u00eatre parfait, il n\u2019est pas\nencore le repr\u00e9sentant de ses angoisses profondes. Par-ci, par-l\u00e0, transpara\u00eet\nbien une certaine crainte, mais elle est davantage \u00e0 rechercher du c\u00f4t\u00e9 des\ndoctes th\u00e9ologiens, ou des autorit\u00e9s qui, associ\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9glise, cherchent \u00e0\ncombattre les superstitions. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir du XI<sup>e<\/sup>\nsi\u00e8cle une nouvelle tendance se dessine, le diable symbolisant le tra\u00eetre, le\nvassal f\u00e9lon fait son apparition. Une image concr\u00e8te commence \u00e0 s\u2019\u00e9baucher&nbsp;:\nil appara\u00eet aux hommes, on le voit, on le d\u00e9crit. C\u2019est alors que se produit en\nOccident la \u00ab&nbsp;premi\u00e8re grande explosion diabolique&nbsp;\u00bb dira J. Le Goff,\n\u00ab&nbsp;Satan aux yeux rouges, aux cheveux et aux ailes de feu de l\u2019Apocalypse&nbsp;\u00bb.\nMais la grande peur viendra plus tard, au XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En Attendant,\nson image se pr\u00e9cise, s\u00e9ducteur, pers\u00e9cuteur, tentateur par excellence, il\neffraie; ses m\u00e9faits obs\u00e8dent l\u2019homme, qui tend peu \u00e0 peu \u00e0 le voir partout, d\u2019o\u00f9\nla hantise du p\u00e9ch\u00e9, et la suite logique que nous \u00e9voquions plus haut, la\nhantise de la mort li\u00e9e au Jugement dernier. Au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on avance\ndans le Moyen \u00c2ge, on va le retrouver dans tous les \u00e9crits, dans toute la\nlitt\u00e9rature, profane et religieuse, les semons, et au th\u00e9\u00e2tre. <\/p>\n\n\n\n<p>Le personnage se structure, <a aria-label=\"on lui pr\u00eate toutes sortes de visages que l\u2019iconographie traduit (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"http:\/\/www.histoiredelafolie.fr\/psychiatrie-neurologie\/michel-collee-les-representations-du-diable-album-n1-le-diable-dans-le-monde-medieval-2016\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">on lui pr\u00eate toutes sortes de visages que l\u2019iconographie traduit<\/a>; on lui donne des noms que lui-m\u00eame parfois r\u00e9v\u00e8le; on s\u2019interroge sur son personnel, sur son domaine, les lieux o\u00f9 il se compla\u00eet, sur ses capacit\u00e9s, l\u2019ensemble contribuant \u00e0 conf\u00e9rer au diable une fonction pr\u00e9cise&nbsp;: effrayer pour inciter au bien afin d\u2019\u00e9viter l\u2019enfer. Reflet de toutes les peurs, de tous les phantasmes, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 malade, il deviendra bient\u00f4t la cause de tous ses maux et sera tout naturellement associ\u00e9 \u00e0 la femme, elle-m\u00eame li\u00e9e au p\u00e9ch\u00e9 originel.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle va devenir la\nsorci\u00e8re, inqui\u00e9tante, dangereuse, mal\u00e9fique, tandis qu\u2019autour d\u2019elle se\nconstituera un v\u00e9ritable culte du diable que le <em>Malleus<\/em>, en codifiant,\nach\u00e8vera de corroborer, ouvrant ainsi la porte aux grands b\u00fbchers des XVI<sup>e<\/sup>\net XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019H\u00c9R\u00c9SIE<\/p>\n\n\n\n<p>Au sens strict, le mot\nh\u00e9r\u00e9sie implique tout crime commis contre la foi, toute croyance contraire. <\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019au XI<sup>e<\/sup>\nsi\u00e8cle, on avait parl\u00e9 de pa\u00efens plut\u00f4t que d\u2019h\u00e9r\u00e9tiques. Pourtant, d\u00e8s ses\nd\u00e9buts, l\u2019\u00c9glise s\u2019\u00e9tait heurt\u00e9e \u00e0 eux. Ils avaient pris au cours des si\u00e8cles\nde multiples formes, ils \u00e9taient m\u00eame l\u00e9gions, nous le verrons. Au fur et \u00e0\nmesure, elle avait condamn\u00e9, mais cela ne touchait apr\u00e8s tout que ceux qui\n\u00e9taient directement concern\u00e9s, pas les masses, d\u2019autant que l\u2019on se perdait\nsouvent dans des consid\u00e9rations doctrinales fort complexes qui avaient peu de\nchance de mobiliser les foules. Une h\u00e9r\u00e9sie cependant dominait toutes les\nautres&nbsp;: le manich\u00e9isme. Sous des formes multiples, il devait rester tout\nau long du Moyen \u00c2ge l\u2019h\u00e9r\u00e9sie majeure. S\u2019il venait d\u2019Orient, il correspondait\naussi \u00e0 une attitude naturelle de l\u2019homme pa\u00efens qui faisait du monde le lieu\nde forces oppos\u00e9es. De cette opposition entre un principe du Bien et du Mal d\u00e9rivait\nspontan\u00e9ment celle de Dieu et du diable. On s\u2019\u00e9tait bien \u00e9vertu\u00e9 \u00e0 apporter des\npr\u00e9cisions, mais on avait beau r\u00e9p\u00e9ter que le diable restait sous la d\u00e9pendance\nde Dieu, on ne lui en pr\u00eatait pas moins une puissance largement \u00e9quivalente. Tant\nqu\u2019on ne lui avait pas accord\u00e9 trop d\u2019importance, on n\u2019avait vu l\u00e0 qu\u2019un reste\nde paganisme mais les choses changeaient et, comme on en parlait de plus en\nplus, cela \u00e9videmment n\u2019arrangeait rien. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019an mil n\u2019avait peut-\u00eatre pas connu la grande terreur apocalyptique qu\u2019on lui pr\u00eatera plus tard, mais il avait tout de m\u00eame connu la peur. Des \u00ab&nbsp;prodiges&nbsp;\u00bb de toutes sortes s\u2019\u00e9taient manifest\u00e9s&nbsp;: com\u00e8tes, \u00e9clipses, combats d\u2019\u00e9toiles, monstres, \u00e9pid\u00e9mies et famines. Tout cela \u00e0 coup s\u00fbr n\u2019annon\u00e7ait rien de bon, d\u2019autant que l\u2019h\u00e9r\u00e9sie avait refait surface; h\u00e9r\u00e9sie manich\u00e9enne au demeurant. L\u2019\u00c9glise et l\u2019\u00c9tat n\u2019avaient pas l\u00e9sin\u00e9. En 1022, \u00e0 Orl\u00e9ans, on avait br\u00fbl\u00e9, sans scrupule et en toute bonne conscience, d\u2019autant plus d\u2019ailleurs que l\u2019on avait de bonnes raisons politiques\u2026 quoi qu\u2019il en soit, l\u2019h\u00e9r\u00e9sie \u00e9tait bien une r\u00e9alit\u00e9; alors n\u2019\u00e9tait-ce pas une manifestation de Satan ici-bas? Peut-\u00eatre l\u2019annonce de temps plus terribles? Ils allaient l\u2019\u00eatre en effet.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019instant, ces\nh\u00e9r\u00e9sies prenaient une forme nouvelle. Elles \u00e9taient des h\u00e9r\u00e9sies populaires.\nPh\u00e9nom\u00e8ne de contestation qui prenait naissance en m\u00eame temps qu\u2019un ordre\nnouveau dont certains se sentaient d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre exclus, elles\nv\u00e9hiculaient des r\u00eaves de compensation, l\u2019esp\u00e9rance de temps meilleurs. Mais si\ncet aspect touchait essentiellement les marginaux qui viendraient, par exemple,\ngrossir les rangs de la croisade des pauvres, parall\u00e8lement une autre\ncontestation se faisait jour qui puisait ses sources dans la d\u00e9cadence de la\npapaut\u00e9 et les abus du clerg\u00e9. Elle remettait l\u2019\u00c9glise en question, l\u2019\u00e9branlait\nm\u00eame si bien que des dissidences internes surgissaient dont elle ne sortirait\nque de justesse. Ces h\u00e9r\u00e9tiques-l\u00e0 \u00e9taient d\u2019autant plus inqui\u00e9tants que leurs\nvaleurs portaient atteinte \u00e0 une organisation sociale dont l\u2019\u00c9glise \u00e9tait le\nfondement et leurs propos \u00e9taient infiniment plus coh\u00e9rents que ceux des \u00ab&nbsp;illumin\u00e9s\nd\u00e9\u00e7us&nbsp;\u00bb pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9s. Ces derniers fanatisaient, ils voulaient\nd\u00e9truire, mais n\u2019offraient en reconstruction que des chim\u00e8res. Les autres\npouvaient s\u00e9duire ou convaincre, ils n\u2019en exer\u00e7aient pas moins une dangereuse\ninfluence qui sapait plus s\u00fbrement les bases du syst\u00e8me qu\u2019ils condamnaient. Dans\nun cas comme dans l\u2019autre, la r\u00e9pression s\u2019imposait et donnait naissance \u00e0 un\nnouveau discours. De la suspicion naissait le refus de la diff\u00e9rence derri\u00e8re\nlaquelle se profilait le diable mais, les mots ne suffisant plus, on s\u2019orientait\nvers une juridiction permettant d\u2019en venir aux actes. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>LE R\u00d4LE DU CONTEXTE<\/p>\n\n\n\n<p>Aux XIV<sup>e<\/sup>\nsi\u00e8cle et au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, quel qu\u2019ait \u00e9t\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat des autorit\u00e9s \u00e0\nmettre l\u2019accent sur la magie, cela ne suffit pas \u00e0 expliquer le d\u00e9veloppement\nconsid\u00e9rable qu\u2019elle connut, et c\u2019est aussi dans le contexte m\u00eame du monde m\u00e9di\u00e9val\nqu\u2019il faut en rechercher la cause. <\/p>\n\n\n\n<p>La science, limit\u00e9 de\ntoute fa\u00e7on, ne progresse pas parce qu\u2019elle fait peur. Toute connaissance reste\nessentiellement empirique, toute tentative d\u2019explication r\u00e9v\u00e8le un\nanthropomorphisme \u00e9vident, et finalement le souci de ne rien laisser au hasard,\nde donner un sens \u00e0 tout ne se satisfait qu\u2019en se tournant vers les puissances\nsurnaturelles (divines ou d\u00e9moniaques).<\/p>\n\n\n\n<p>En voulant faire de la\nscience un syst\u00e8me achev\u00e9, la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale allait \u00e0 l\u2019encontre de la\nv\u00e9ritable connaissance. D\u00e9sirant faire du monde un tout harmonieux, elle s\u2019appuyait\nsur un raisonnement par analogie unissant \u00ab&nbsp;le ciel, la terre et l\u2019homme\nen une sorte de triangle universel&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Bachelard. Or \u00ab&nbsp;est-il\nbesoin d\u2019ajouter que ces analogies ne favorisent aucune recherche? Au\ncontraire, elles emp\u00eachent toute curiosit\u00e9 homog\u00e8ne qui donne la patience de\nsuivre un ordre de faits bien d\u00e9finis&nbsp;\u00bb. Soucieuse de belles\nconstructions, elle s\u2019est enferm\u00e9e dans ses pr\u00e9jug\u00e9s, elle n\u2019a pas su se lib\u00e9rer\nde \u00ab&nbsp;l\u2019obstacle \u00e9pist\u00e9mologique&nbsp;\u00bb et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de \u00ab&nbsp;l\u2019obstacle\nanimiste&nbsp;\u00bb que constituent les images et la pens\u00e9e magique. En s\u2019effor\u00e7ant\nconstamment de retourner \u00e0 l\u2019origine des choses pour les comprendre, en\nrecherchant dans l\u2019\u00e9tymologie ce qui dans le nom doit rendre compte de la\nchose, elle a \u00e9tabli des rapports de signification et de finalit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il\nfallait chercher des rapports de causalit\u00e9; elle a mis l\u2019accent sur un\nsymbolisme conf\u00e9rant \u00e0 chaque chose valeur de signe, contribuant ainsi au\nd\u00e9veloppement des superstitions. <\/p>\n\n\n\n<p>Ne disposant que de\nmoyens d\u00e9ductifs, ignorant l\u2019exp\u00e9rimentation, connaissant \u00e0 peine l\u2019exp\u00e9rience\net l\u2019analyse, incapable de se d\u00e9gager du t\u00e9moignage des sens, d\u2019aller au-del\u00e0\nde l\u2019apparence, la science scolastique s\u2019est born\u00e9e \u00e0 un discours bien\nconstruit, suppl\u00e9ant ainsi \u00e0 l\u2019incoh\u00e9rence avec laquelle le donn\u00e9 s\u2019offrait \u00e0\nelle. <\/p>\n\n\n\n<p>Entrav\u00e9e par la foi, la\nraison ne pouvait parvenir \u00e0 une r\u00e9elle ind\u00e9pendance; incapable de \u00ab&nbsp;conna\u00eetre&nbsp;\u00bb,\npurement th\u00e9orique, la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale est rest\u00e9e st\u00e9rile. D\u2019O\u00f9 un certain\nnombre de cons\u00e9quences pratiques. Ses explications ne d\u00e9bouchent sur aucun\nmoyen concret et la physique, embarrass\u00e9e de consid\u00e9rations m\u00e9taphysiques, ne\npermet aucune transformation mat\u00e9rielle notable. L\u2019ensemble des techniques\nrestant extr\u00eamement rudimentaire, le contexte \u00e9conomique s\u2019en ressent\n\u00e9videmment et l\u2019homme demeure tributaire d\u2019un environnement qu\u2019il ne ma\u00eetrise\npas. <\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9muni face \u00e0 son\nenvironnement, l\u2019homme l\u2019est tout autant face \u00e0 lui-m\u00eame. Devant une m\u00e9decine\nimpuissante \u00e0 comprendre comme \u00e0 soigner, c\u2019est dans l\u2019influence des plan\u00e8tes\nsur la nature humaine que l\u2019on cherche une explication. M\u00e9decin et astrologue\nne font souvent qu\u2019un. Pour d\u00e9cider du moment \u00e0 choisir pour administrer une\npotion, entreprendre une saign\u00e9e ou un clyst\u00e8re, seules op\u00e9rations que conna\u00eet\ncette m\u00e9decine essentiellement purgative (pour laquelle purger, il est vrai,\nest aussi purifier dans une soci\u00e9t\u00e9 qui associe la maladie et le p\u00e9ch\u00e9), c\u2019est\naux astres que l\u2019on se fie. Ils finissent par avoir une \u00ab&nbsp;action r\u00e9elle&nbsp;\u00bb,\n\u00ab&nbsp;mat\u00e9rielle&nbsp;\u00bb, et c\u2019est d\u2019ailleurs cette surd\u00e9termination qui\ndonnera naissance \u00e0 toutes les attaques dont l\u2019astrologie sera l\u2019objet. Ainsi, \u00ab&nbsp;\u00e0\ntout moment, les preuves sont transpos\u00e9es [\u2026]. On croyait ausculter un malade,\nc\u2019est la conjonction d\u2019un astre qui influe sur le diagnostic&nbsp;\u00bb, et c\u2019est\nencore \u00e0 une mauvaise conjonction des plan\u00e8tes que l\u2019on imputera la peste\nnoire. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>On use des talismans les\nplus divers&nbsp;: ambre, pierres pr\u00e9cieuses, drogues, parfums hors de prix\npr\u00e9tendument dot\u00e9s de vertus particuli\u00e8res. On ram\u00e8ne m\u00eame au rang d\u2019amulettes\nles images des saints protecteurs, dont chacun a sa sp\u00e9cialit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00c9glise d\u2019ailleurs\naccentue une telle attitude. Sa m\u00e9fiance envers la m\u00e9decine (\u00e0 deux reprises,\nen 1139 et en 1215, elle en interdira l\u2019exercice aux clercs), son rejet de\ntoutes explication rationnelle de la maladie, au profit d\u2019une explication par\nle mal et le p\u00e9ch\u00e9, emp\u00eachent de conna\u00eetre d\u2019autres moyens th\u00e9rapeutiques que l\u2019exorcisme\net l\u2019invocation des saints. La th\u00e9ologie, \u00ab&nbsp;unique science qui commande\naux autres&nbsp;\u00bb, domine tout. Ramen\u00e9e au niveau des masses, la religion\ndevient superstition.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, quand le ciel s\u2019av\u00e8re\nimpuissant, pourquoi ne pas tenter autre chose, quitte \u00e0 se tourner vers les\npuissances infernales? [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ATTITUDE DES MASSES<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un monde o\u00f9 le\nsurnaturel est partout, le moindre \u00e9v\u00e9nement, le moindre fait, le moindre\ncomportement sortant de la norme peut devenir objet de m\u00e9fiance et de\nsuspicion, et cela entre pour une grande part dans les accusations de\nsorcellerie issues des masses.<\/p>\n\n\n\n<p>De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale en\neffet, on se m\u00e9fie de tout. Puisque rien n\u2019arrive sans cause, tout ce qui\nsemble incompr\u00e9hensible trouve une explication dans quelque processus magique.\nUne mort impr\u00e9vue, par exemple, est aussit\u00f4t associ\u00e9e \u00e0 un mal\u00e9fice tandis que\nde l\u00e0 d\u00e9rivent toutes les croyances concernant la possibilit\u00e9 d\u2019une vengeance\nposthume. On \u00e9tablit un rapport de causalit\u00e9 entre un ph\u00e9nom\u00e8ne anormal\n(temp\u00eate, orage) ayant des cons\u00e9quences importantes et l\u2019arriv\u00e9e de quelqu\u2019un\nde nouveau, comme on peut aussi accuser celui qui \u00e9chappe \u00e0 quelque malheur\ncollectif. <\/p>\n\n\n\n<p>On se m\u00e9fie de tout ce\nqui est inhabituel&nbsp;: animaux de taille exceptionnelle, comportant quelque\nbizarrerie. Certaines plantes \u00e9galement sont suspectes, soit par les anomalies\nqu\u2019elles pr\u00e9sentent, soit par les analogies que l\u2019on peut \u00e9tablir \u00e0 partir de\nleur apparence, ou encore parce que leur r\u00f4le dans certaines pr\u00e9parations\nmagiques comme le lieu o\u00f9 elles poussent (cimeti\u00e8re, au pied d\u2019une potence)\nleur conf\u00e8rent une connotation n\u00e9faste. <\/p>\n\n\n\n<p>On se m\u00e9fie de certaines\nombres car on n\u2019est pas sans savoir le r\u00f4le qu\u2019elles jouent dans les \u00e9vocations\nmagiques. Mais on oublie que l\u2019hydromancie charg\u00e9e de les faire appara\u00eetre se pratique\nle soir et que le cr\u00e9puscule, comme la nuit, transforment l\u2019environnement et\nfavorisent les illusions des sens. <\/p>\n\n\n\n<p>On se m\u00e9fie de l\u2019utilisation\nde certaines choses&nbsp;: tout ce qui permet de nouer (symbolisme se\nretrouvant dans le nouement de l\u2019aiguillette), miroirs capables de refl\u00e9ter une\nimage suspecte ou magique, quand ils ne le sont pas eux-m\u00eames, tels ceux\nfabriqu\u00e9s sous certaines constellations et que d\u00e9noncera la facult\u00e9 de m\u00e9decine\nde Paris en 1398.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout individu ayant un\nquelconque rapport avec ce que nous venons d\u2019\u00e9voquer est de ce fait lui-m\u00eame\nsuspect. Il l\u2019est d\u2019autant plus que son apparence s\u2019y pr\u00eate&nbsp;: attitude,\nparticularit\u00e9 quelconque, laideur, difformit\u00e9, et de vieilles femmes laides ou\ncourb\u00e9es par l\u2019\u00e2ge sont ais\u00e9ment victimes des populations, parce que l\u2019on\n\u00e9tablit un rapport entre leur physique et la sorcellerie.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9fiance envers celui qui\nemploie certains mots incompr\u00e9hensibles ou suspects, marmonne, ou use \u00e0 tort et\n\u00e0 travers du nom de marie, de Dieu, des saints ou du diable. Plus tard, d\u2019autres\n\u00e9l\u00e9ments intervenant, on s\u2019en souviendra. Quelque expression dite sous le coup\nde la col\u00e8re suffit parfois \u00e0 d\u00e9cha\u00eener l\u2019opinion; de m\u00eame certains regards\npeuvent appara\u00eetre charg\u00e9s de sens et celui qui les surprend aura vite fait d\u2019y\nvoir le symbole du \u00ab&nbsp;mauvais \u0153il&nbsp;\u00bb. Ainsi le comportement le plus\nbanal de la vie quotidienne peut, dans un contexte d\u00e9termin\u00e9, conduire aux\npires accusations.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9fiance aussi envers\ncelui qui d\u00e9tient un quelconque pouvoir. Envers celui qui peut pr\u00e9dire, car on\ns\u2019imagine que la pr\u00e9diction fait l\u2019avenir; envers le gu\u00e9risseur qui, s\u2019il peut\n\u00f4ter la maladie, peut aussi la donner; envers la sage-femme qui sait comment\n\u00e9viter de procr\u00e9er mais peut aussi tuer les enfants. <\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9fiance envers certains\nm\u00e9tiers&nbsp;: le berger, parce qu\u2019il est en contact avec la nature et semble en\nconna\u00eetre les secrets, ou certaines professions en rapport avec des tabous\n(sang, impuret\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9fiance encore envers le\nvoisin qui \u00e9pie et sait beaucoup de choses&nbsp;: il peut donc nuire; m\u00e9fiance\nenvers celui qui d\u00e9ploie une activit\u00e9 pouvant sembler anormale un jour de repos\n(en rapport avec la transgression du tabou d\u2019activit\u00e9); m\u00e9fiance de toute fa\u00e7on\nenvers celui qui d\u2019une quelconque mani\u00e8re se diff\u00e9rencie des autres, envers\ncelui qui reste seul dans un monde o\u00f9 tout repose sur l\u2019\u00e9change, sur une\nsolidarit\u00e9 faite d\u2019ob\u00e9issance et de protections, o\u00f9 l\u2019individu n\u2019existe pas\ncomme tel mais appartient \u00e0 une classe d\u00e9termin\u00e9e, \u00e0 un ordre, \u00e0 son rang, o\u00f9\ntous les membres d\u2019un m\u00eame groupe pr\u00e9sentent une m\u00eame ressemblance \u00e0 tel point\nque la singularit\u00e9 physique dispara\u00eet dans l\u2019art comme dans la litt\u00e9rature (les\nnobles par exemple ont les cheveux blonds et les yeux bleus). <\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9fiance enfin envers l\u2019\u00e9tranger,\nle vagabond consid\u00e9r\u00e9 comme appartenant \u00e0 \u00ab&nbsp;la famille du diable&nbsp;\u00bb,\nou le boh\u00e9mien que l\u2019on accuse de voler les enfants. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un tel contexte, les\naccusations reposent sur peu de chose et il faut surtout tenir compte des\nrumeurs. D\u00e9butant par des \u00ab&nbsp;on dit&nbsp;\u00bb, on en arrive \u00e0 des certitudes\npermettant d\u2019accuser des pires crimes. La calomnie trouve toujours un \u00e9cho et\nles rumeurs sont d\u2019autant plus difficiles \u00e0 faire taire au Moyen \u00c2ge, surtout\nlorsqu\u2019il s\u2019agit de magie ou de sorcellerie, que, la superstition dominant,\nchacun finit par \u00eatre convaincu de leur bien-fond\u00e9. L\u2019imagination fait le\nreste. &nbsp;[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, tout le probl\u00e8me\nde la sorcellerie repose sur une accusation banale. Telle personne victime d\u2019un\nmalheur quelconque l\u2019est \u00e0 cause d\u2019une autre qui a cherch\u00e9 \u00e0 lui nuire,\naccusation camoufl\u00e9e d\u2019abord avant de se d\u00e9clarer ouvertement, en usant du premier\npr\u00e9texte venu. Jusque-l\u00e0, on en reste \u00e0 un comportement de masse encore\nind\u00e9cis, fluctuant, capable des pires exc\u00e8s comme des plus \u00e9tonnants\nrevirements. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais, lorsqu\u2019un discours\nofficiel vient apporter la caution de son autorit\u00e9 \u00e0 ces m\u00eames comportements,\nsoudain tout s\u2019inscrit dans une logique irr\u00e9futable. De simples pratiques\nmagiques, r\u00e9elles ou suppos\u00e9es telles, on passe \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le sorcier ou la\nsorci\u00e8re ne travaille pas seul mais participe \u00e0 une v\u00e9ritable secte qui a ses\nlois, ses rites, tend \u00e0 un but particulier, tout cela ne pouvant se faire que\nsous la tutelle du diable. \u00c0 trop parler de ce que l\u2019on redoute, on l\u2019exacerbe.\nEn voulant tout justifier, on se donne des raisons dont la raison est exclue. <\/p>\n\n\n\n<p>De l\u00e0 est n\u00e9e la hantise de la femme associ\u00e9e \u00e0 Satan. En cr\u00e9ant \u00ab&nbsp;la sorci\u00e8re&nbsp;\u00bb, on conf\u00e9rait une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 des phantasmes qui, loin de se dissoudre, se sont au contraire grossis des pr\u00e9tendus raisonnements du discours d\u00e9monologique, contribuant ainsi \u00e0 leur donner une structure justifiant tous les fanatismes. Au prix de la plus invraisemblable scolastique, on a revu, corrig\u00e9, interpr\u00e9t\u00e9, trouv\u00e9 enfin un sens \u00e0 ce qui \u00e9tait obscur, et ce sens \u00e9tait celui que l\u2019on voulait. La Bible, les P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise, les textes canoniques, tout concordait. En associant h\u00e9r\u00e9sie et sorcellerie, on disposait d\u2019un moyen infaillible pour condamner. En y associant la femme, un nouveau crime se constituait et l\u2019h\u00e9r\u00e9sie des sorci\u00e8res devenait une r\u00e9alit\u00e9. D\u00e9sormais il faudrait y croire sous peine d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 son tour comme h\u00e9r\u00e9tique. Ce qu\u2019on avait pendant si longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme de folles croyances justifierait la r\u00e9pression. De cela l\u2019Inquisition porte l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>[&#8230;] <\/p>\n\n\n\n<p>Arnould, Colette, <em>Histoire\nde la sorcellerie<\/em>, \u00c9ditions Tallandier, Paris, 2009.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Histoire de la sorcellerie (Extraits) INTRODUCTION Que la sorci\u00e8re ait une histoire, on ne s\u2019en pr\u00e9occupe gu\u00e8re le plus souvent. 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