{"id":28724,"date":"2023-08-24T20:18:02","date_gmt":"2023-08-24T20:18:02","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=28724"},"modified":"2023-08-27T12:40:11","modified_gmt":"2023-08-27T12:40:11","slug":"les-luttes-des-femmes-pour-la-terre-en-afrique-et-la-reconstruction-des-communs","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?page_id=28724","title":{"rendered":"Les luttes des femmes pour la terre en Afrique et la reconstruction des communs"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\">SILVIA FEDERICI -R\u00e9enchanter le monde, Le f\u00e9minisme et la politique des communs<\/h5>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Lorsque en 1956, les chasseurs ont abattu le dernier \u00e9l\u00e9phant qui errait encore sur le territoire Gusii [&#8230;] et que, pour la derni\u00e8re fois, les populations des environs ont pu se servir en viande gratuite, cet \u00e9v\u00e9nement  a \u00e9t\u00e9 immortalis\u00e9 dans une chanson populaire [&#8230;] \u00ab la m\u00e8re des denr\u00e9es gratuites est morte \u00e0 Gesabakwa. \u00bb \u00c0 partir de ce jour-l\u00e0, les denr\u00e9es ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre vendues contre de l&rsquo;argent et quiconque attendait autre chose se verrait rappeler de fa\u00e7on rh\u00e9torique : \u00ab Mais vous n&rsquo;\u00eates pas au courant  que la \u00ab m\u00e8re des denr\u00e9es gratuites est morte \u00e0 Gesabakwa ? \u00bb. <\/p>\n<cite>Justus M. Ogembo<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h5>\n\n\n\n<p>La notion de \u00ab communs \u00bb est devenue un th\u00e8me fondamental de la litt\u00e9rature des mouvements sociaux internationaux, ce qui s&rsquo;av\u00e8re tr\u00e8s utile au d\u00e9veloppement d&rsquo;un cadre d&rsquo;analyse politique qui s&rsquo;\u00e9tende au-del\u00e0 des limites de la lutte salariale. Nich\u00e9e \u00e0 mi-chemin entre le \u00ab public \u00bb et le \u00ab priv\u00e9 \u00bb mais irr\u00e9ductible \u00e0 l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ces cat\u00e9gories, l&rsquo;id\u00e9e des communs refl\u00e8te une plus large conception de la propri\u00e9t\u00e9 qui se r\u00e9f\u00e8re aux biens sociaux &#8211; les terres, territoires, for\u00eats, prairies, rivi\u00e8res et espaces de communication &#8211; d\u00e9tenus, g\u00e9r\u00e9s et exploit\u00e9s collectivement par une communaut\u00e9, et non par l&rsquo;\u00c9tat ou un individu en particulier. Contrairement au \u00ab public \u00bb, qui pr\u00e9suppose l&rsquo;existence de l&rsquo;\u00e9conomie de march\u00e9 et de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et qui est \u00ab habituellement administr\u00e9 par l&rsquo;\u00c9tat \u00bb, cette notion fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des repr\u00e9sentations proc\u00e9dant d&rsquo;une intense coop\u00e9ration sociale. De plus, c&rsquo;est un concept qui permet de r\u00e9\u00e9crire l&rsquo;histoire de la lutte des classes afin que  la r\u00e9sistance des peuples autochtones \u00e0 l&rsquo;expropriation coloniale des Am\u00e9riques puisse \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e en continuit\u00e9 avec celle de la paysannerie anglaise contre les enclosures et que les luttes paysannes en Inde puissent \u00eatre d\u00e9crites comme compl\u00e9mentaires des combats contre la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle men\u00e9s par les programmeuses et programmeurs du mouvement de la culture libre. Apr\u00e8s tout, iels sont toutes et tous des comunneuses et communeurs. <\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, de la m\u00eame mani\u00e8re que l&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 les communs \u00e0 proprement parler, le concept a lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 l&rsquo;objet de nombreuses manipulations et appropriations, principalement de la part des institutions qui ont fait de l&rsquo;abolition de la propri\u00e9t\u00e9 communautaire leur mission. En t\u00e9moigne le qualificatif de \u00ab patrimoine mondial commun \u00bb employ\u00e9 par la Banque mondiale pour d\u00e9finir les mers, les ressources en eau et les for\u00eats, qualificatif servant \u00e0 l\u00e9gitimer les nouvelles enclosures (pr\u00e9tendument dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la \u00ab pr\u00e9servation \u00bb), \u00e0 chasser les peuples autochtones de leurs terres et \u00e0 monnayer ensuite l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 ces ressources. De la m\u00eame fa\u00e7on, la Banque mondiale a encourag\u00e9 en Afrique des r\u00e9formes agraires \u00ab communautaires \u00bb qui pr\u00e9tendent garantir une attribution plus \u00e9quitable des terres communales, mais qui favorisent en r\u00e9alit\u00e9 les int\u00e9r\u00eats commerciaux et r\u00e9duisent les ressources accessibles \u00e0 la population. Un autre probl\u00e8me r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;avec l&rsquo;expansion du capitalisme, les communs existants sont devenus le terrain de nombreuses divisions et conflits qui se retrouvent dans le reste de la soci\u00e9t\u00e9 et que les instances financi\u00e8res internationales exploitent \u00e0 leur profit. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est en ayant ces pr\u00e9occupations \u00e0 l&rsquo;esprit que j&rsquo;examine dans ce texte deux types de mouvements de femmes qui ont eu des cons\u00e9quences directes sur l&rsquo;avenir des terres communautaires d&rsquo;Afrique. Dans un premier temps, je parlerai du mouvement de femmes qui est apparu dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix afin de d\u00e9fendre le droit \u00e0 la terre et qui a affirm\u00e9 son opposition au r\u00e9gime foncier traditionnel en raison de ses fr\u00e9quentes discriminations envers les femmes. Dans un second temps, je discuterai du mouvement des femmes dans les zones urbaines qui a opt\u00e9 pour l&rsquo;action directe en reprenant les terrains publics pour les cultiver, subvertissant le projet n\u00e9olib\u00e9ral de mon\u00e9tarisation de toutes les ressources naturelles et r\u00e9affirmant le principe selon lequel la terre est notre bien commun. <\/p>\n\n\n\n<p>Si je parle de ces mouvements, c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils ont beaucoup \u00e0 nous enseigner sur le r\u00f4le jou\u00e9 par les femmes dans la d\u00e9fense des ressources communautaires et parce qu&rsquo;ils d\u00e9montrent que l&rsquo;\u00e9galitarisme est pour les communs une question de survie, dans la mesure o\u00f9 les in\u00e9galit\u00e9s fond\u00e9es sur le genre conduisent de nombreuses femmes \u00e0 r\u00e9clamer le renforcement de la m\u00eame machine l\u00e9gale qui permet la privatisation des terres. <\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;Afrique est encore le territoire des communs <\/h5>\n\n\n\n<p>L&rsquo;Afrique est un bon cas \u00e0 \u00e9tudier si l&rsquo;on veut discuter du r\u00e9gime foncier communautaire &#8211; c&rsquo;est-\u00e0-dire, du fondement mat\u00e9riel de toutes les autres formes de propri\u00e9t\u00e9 communautaire (les bois, les for\u00eats, les eaux) &#8211; parce que c&rsquo;est la r\u00e9gion du monde o\u00f9 cette forme de propri\u00e9t\u00e9 a surv\u00e9cu le plus longtemps, malgr\u00e9 les nombreuses tentatives qui ont \u00e9t\u00e9 faites pour mettre fin \u00e0 ce \u00ab scandale \u00bb. Liz Alden Wily, une \u00ab experte en gestion fonci\u00e8re et d\u00e9veloppement rural \u00bb \u00e0 Nairobi, \u00e9crit la chose suivante : \u00ab Malgr\u00e9 un si\u00e8cle d&rsquo;introduction intentionnelle d&rsquo;une id\u00e9ologie et d&rsquo;une l\u00e9gislation fonci\u00e8res non traditionnelles [&#8230;] le r\u00e9gime foncier coutumier, non enregistr\u00e9 par l&rsquo;administration, persiste non seulement, mais repr\u00e9sente m\u00eame de loin la forme majoritaire de gestion fonci\u00e8re dans la r\u00e9gion. Aucune des strat\u00e9gies adopt\u00e9es pour l&rsquo;affaiblir ou pour passer outre ne s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e efficace. \u00bb Dans les zones rurales d&rsquo;Afrique, la plupart des gens vivent en effet sous des r\u00e9gimes fonciers communautaires, bien qu&rsquo;ils puissent d\u00e9tenir des titres fonciers individuels r\u00e9gis par le droit \u00e9crit, car de nombreux pays africains fonctionnent selon deux ou plusieurs r\u00e9gimes l\u00e9gaux. <\/p>\n\n\n\n<p>Les communs de l&rsquo;Afrique d&rsquo;aujourd&rsquo;hui ressemblent toutefois tr\u00e8s peu aux mod\u00e8les \u00ab traditionnels \u00bb. C&rsquo;est pourquoi ces derniers ne peuvent \u00eatre reconstruits que gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;histoire orale et aux connaissances que nous avons des soci\u00e9t\u00e9s africaines pr\u00e9coloniales. Il existe une litt\u00e9rature abondante qui documente comment le passage de l&rsquo;agriculture vivri\u00e8re aux cultures commerciales, ainsi que l&rsquo;instauration coloniale d&rsquo;un r\u00e9gime de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, construit sur l&rsquo;attribution de titres fonciers aux exploitations individuelles et sur leur enclosure, a progressivement d\u00e9stabilis\u00e9 ce qui s&rsquo;apparentait \u00e0 \u00ab un mod\u00e8le \u00e9galitaire d&rsquo;organisation sociale \u00bb. Par ailleurs, la d\u00e9colonisation n&rsquo;a pas contr\u00e9 cette tendance. Que leur horizon de d\u00e9veloppement soit capitaliste ou socialiste, les nations africaines ind\u00e9pendantes ont contribu\u00e9 \u00e0 la sape des syst\u00e8mes fonciers communautaires en octroyant \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat la propri\u00e9t\u00e9 de toutes les terres, faisant ainsi valoir leur droit de se les approprier pour des projets publics. D\u00e8s les ann\u00e9es soixante-dix, cette \u00e9volution a eu pour cons\u00e9quences l&rsquo;augmentation du nombre de personnes \u00ab sans-terre \u00bb dans les zones rurales de m\u00eame que l&rsquo;accroissement des distinctions de classe. <\/p>\n\n\n\n<p>Il est g\u00e9n\u00e9ralement admis que ce sont les femmes qui ont \u00e9t\u00e9 les plus touch\u00e9es par ces \u00e9volutions. \u00c0 mesure que la terre devenait plus rare et pr\u00e9cieuse, les hommes \u00e9tablissaient souvent de nouvelles r\u00e8gles afin d&rsquo;en restreindre l&rsquo;acc\u00e8s aux femmes, cela ayant toujours \u00e9t\u00e9 permis par les syst\u00e8mes traditionnels. Mais j&rsquo;y reviendrai plus tard. Pour l&rsquo;heure, je veux souligner le fait que la \u00ab crise de la dette \u00bb et la lib\u00e9ralisation des \u00e9conomies politiques africaines ont constitu\u00e9 un tournant pour les relations fonci\u00e8res. Comme nous l&rsquo;avons observ\u00e9, la Banque mondiale et d&rsquo;autres organismes capitalistes internationaux voyaient dans la crise une occasion historique pour mettre fin aux syst\u00e8mes fonciers communautaires africains. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 le premier objectif des programmes d&rsquo;ajustement structurels. Toutes les conditions qui y \u00e9taient inscrites &#8211; le passage d&rsquo;une agriculture de production alimentaire \u00e0 une agriculture orient\u00e9e vers l&rsquo;exportation, l&rsquo;ouverture des territoires africains aux investissements \u00e9trangers, la favorisation des plantations commerciales plut\u00f4t que des cultures vivri\u00e8res &#8211; reposaient sur une offensive de privatisation des terres mise en place par l&rsquo;octroi et l&rsquo;enregistrement de titres individuels de propri\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, ces ambitions n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 que partiellement satisfaisantes. Une nouvelle \u00ab ru\u00e9e vers l&rsquo;Afrique \u00bb a effectivement eu lieu, les communs africains les plus fertiles et les plus riches en min\u00e9raux ont \u00e9t\u00e9 expropri\u00e9s puis transf\u00e9r\u00e9s \u00e0 des entreprises commerciales. Toutefois, jusque dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix, seul un faible pourcentage des terres communales africaines avait \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 mois de 1 % dans certaines r\u00e9gions. Les petit.e.s exploitant.e.s agricoles ne voyaient pas l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de faire enregistrer leurs terres, partant du principe qu&rsquo;iels les poss\u00e9daient d\u00e9j\u00e0 et se montraient r\u00e9calcitrant.e.s \u00e0 payer les taxes et les honoraires \u00e9lev\u00e9s qui \u00e9taient demand\u00e9s pour l&rsquo;octroi et l&rsquo;enregistrement des titres fonciers. Les gens se sont \u00e9galement montr\u00e9s r\u00e9sistants \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e \u00ab d&rsquo;attribuer tous les droits \u00e0 une seule personne \u00bb. Pire encore, du point de vue des investisseurs potentiels, m\u00eame dans les r\u00e9gions o\u00f9 les terres avaient \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9es, les r\u00e8gles coutumi\u00e8res continuaient \u00e0 \u00eatre observ\u00e9es, car il \u00e9tait impossible de convaincre les gens que la terre n&rsquo;\u00e9tait plus un bien collectif. <\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 un tel constat et bien conscients, depuis les ann\u00e9es 1990, de la mobilisation paysanne qui grandissait en Afrique et ailleurs, passant notamment par la r\u00e9appropriation des terres, les gouvernements africains et la Banque mondiale ont fait prendre \u00e0 la privatisation un chemin plus doux et moins conflictuel. Convaincus qu&rsquo;une large part de la t\u00e2che de privatisation des terres pouvait \u00eatre laiss\u00e9e au march\u00e9, ils ont soutenu un mod\u00e8le de r\u00e9forme qui reconna\u00eet le r\u00e9gime foncier communautaire, mais qui garantit la possibilit\u00e9 d&rsquo;ali\u00e9nation de la terre et le d\u00e9veloppement des march\u00e9s fonciers. <\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0 appliqu\u00e9 dans plusieurs pays africains et bien \u00e9videmment pr\u00e9sent\u00e9e comme une \u00ab mesure de d\u00e9veloppement rural en faveur des pauvres \u00bb, la nouvelle r\u00e9forme se fonde sur quatre innovations. Elle d\u00e9centralise l&rsquo;administration et la gestion des terres communautaires, qui d\u00e9pendent alors de comit\u00e9s nomm\u00e9s sur d\u00e9cision politique ou de \u00ab conseils de village \u00bb \u00e9lus qui doivent rendre des comptes au gouvernement central. Elle introduit \u00ab la possibilit\u00e9 d&rsquo;attribution de titres \u00e0 des groupements \u00bb qui permet d&rsquo;enregistrer la terre au nom d&rsquo;associations fonci\u00e8res aussi bien qu&rsquo;\u00e0 titre individuel. Elle rend possible la vente de terres par des associations ou organismes de gestions locaux \u00e0 des tiers ext\u00e9rieurs pour raisons commerciales, \u00e0 condition que ce soit sous le couvert d&rsquo;un partenariat entre entreprises. En somme, cette r\u00e9forme instaure un syst\u00e8me \u00e0 deux vitesses qui permet d&rsquo;\u00e9viter une confrontation directe avec les petit.e.s agricultrices et agriculteurs, tout en permettant \u00e0 l&rsquo;\u00e9lite capitaliste locale d&rsquo;agir dans son propre int\u00e9r\u00eat et d&rsquo;ouvrir la porte aux investissements \u00e9trangers. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette nouvelle r\u00e9forme fonci\u00e8re renferme \u00e9galement des clauses contre les discriminations fond\u00e9es sur le genre, notamment en introduisant le droit \u00e0 la location conjointe entre mari et femme. L&rsquo;\u00e9galit\u00e9  entre les sexes est un th\u00e8me majeur de l&rsquo;habillage id\u00e9ologique de la r\u00e9forme. Mais ces dispositions n&rsquo;ont pas r\u00e9ussi \u00e0 convaincre les organisations de femmes cr\u00e9\u00e9es dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix dans le cadre de la lutte pour le droit des femmes \u00e0 la terre. Selon elles, le fait d&rsquo;ent\u00e9riner les coutumes locales et de placer la prise de d\u00e9cision relative \u00e0 la gestion des terres entres les mains d&rsquo;entit\u00e9s locales rend les femmes plus vuln\u00e9rables aux violences. Ces organisations r\u00e9clament l&rsquo;\u00e9radication du r\u00e9gime foncier coutumier, et l&rsquo;instauration d&rsquo;un syst\u00e8me fond\u00e9 sur le droit \u00e9crit et codifi\u00e9, selon une r\u00e9forme juridique et l\u00e9gislative, de mani\u00e8re que les femmes aient la possibilit\u00e9 d&rsquo;acheter, de d\u00e9tenir, de vendre et d&rsquo;obtenir des titres fonciers &#8211; des droits qui, selon ces organisations, ne peuvent leur \u00eatre accord\u00e9s sous la loi coutumi\u00e8re qu&rsquo;en fonction de la bonne volont\u00e9 des hommes. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans un article d\u00e9taill\u00e9 sur le sujet, la f\u00e9ministe finlando-\u00e9tasunienne Aili Mari Tripp d\u00e9fend cette strat\u00e9gie en expliquant qu&rsquo;elle repr\u00e9sente la position majoritaire dans les organisations de femmes, en particulier en Afrique de l&rsquo;Est, et qu&rsquo;elle a par ailleurs obtenu le soutien de groupes d&rsquo;\u00e9leveuses et d&rsquo;\u00e9leveurs. Mais elle reconna\u00eet aussi que les associations pour le droit des femmes \u00e0 la terre sont accus\u00e9es de promouvoir le programme des investisseurs \u00e9trangers. En fait, au moment o\u00f9 j&rsquo;\u00e9cris ces lignes, un d\u00e9bat est en cours en Afrique pour d\u00e9terminer si la consolidation de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e peut b\u00e9n\u00e9ficier aux femmes, et si le r\u00e9gime foncier coutumier peut \u00eatre aboli sans que cela ait des cons\u00e9quences graves sur les moyens de subsistance des populations rurales et urbaines. <\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 des divergences, il y a toutefois un accord sur le fait que les discriminations dont sont victimes les femmes dans les lois coutumi\u00e8res ont moins \u00e0 voir avec la tradition qu&rsquo;avec la pression engendr\u00e9e par la commercialisation de l&rsquo;agriculture et la perte des terres communautaires. <\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Femmes, droit coutumier et masculinisation des communs<\/h5>\n\n\n\n<p>Comme de nos jours, les lois coutumi\u00e8res de l&rsquo;\u00e9poque pr\u00e9coloniale donnaient la priorit\u00e9 aux hommes en mati\u00e8re de propri\u00e9t\u00e9 et de gestion fonci\u00e8res, partant du principe que les femmes finissaient par se marier et par quitter le clan et qu&rsquo;il fallait donc pr\u00e9server le territoire du clan. Ainsi, malgr\u00e9 quelques variations r\u00e9sultant de fonctionnements soit matrilin\u00e9aires soit patrilin\u00e9aires et de quelques autres facteurs historiques et culturels, m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque pr\u00e9coloniale, les femmes avaient acc\u00e8s \u00e0 la terre uniquement par leurs relations maritales et familiales. La notion de \u00ab possession \u00bb avait toutefois une signification bien diff\u00e9rente de celle qu&rsquo;elle a prise suite dans le droit statutaire, dans la mesure o\u00f9 le droit coutumier fonctionnait \u00ab sur un principe d&rsquo;inclusion \u00bb plut\u00f4t que d&rsquo;exclusion. Le propri\u00e9taire avait un droit d&rsquo;occupation et d\u00e9tenait les terres au nom des autres membres de la famille, y compris des g\u00e9n\u00e9rations futures. La possession ne conf\u00e9rait ni la propri\u00e9t\u00e9 absolue, ni le droit de vente. Ainsi, que ce soit par l&rsquo;interm\u00e9diaire de leur famille d&rsquo;origine ou de leur mari, les femmes ont toujours eu des terrains \u00e0 elles, leurs propres cultures et le contr\u00f4le sur les revenus issus de la vente des produits de leurs r\u00e9coltes. <\/p>\n\n\n\n<p>Les choses ont cependant \u00e9volu\u00e9 avec la commercialisation de l&rsquo;agriculture et le d\u00e9but de la production pour le march\u00e9 international. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, plus les besoins en terres augmentaient, plus les \u00ab contraintes \u00bb [impos\u00e9es] aux femmes pour y avoir acc\u00e8s \u00bb \u00e9taient strictes. <\/p>\n\n\n\n<p>Diverses strat\u00e9gies ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es dans ce sens. Dans certaines r\u00e9gions d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Est, les hommes refusaient de payer le prix de la fianc\u00e9e, pr\u00e9f\u00e9rant se marier en catimini, ce qui leur permettait de dissoudre plus facilement leur union avec leur femme et de lui refuser tout transfert ou cession de terres. Une enqu\u00eate men\u00e9e dans le territoire Gusii, au sud-ouest du Kenya, a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que, dans les ann\u00e9es quatre-vingt, 80 % des mariages c\u00e9l\u00e9br\u00e9s dans la r\u00e9gion l&rsquo;\u00e9taient en catimini, avec pour cons\u00e9quence la formation de \u00ab toute une cat\u00e9gorie de femmes sans-terre \u00bb, un ph\u00e9nom\u00e8ne qui n&rsquo;avait jusque-l\u00e0 jamais \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 dans cette r\u00e9gion. Une enqu\u00eate similaire a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que dans un village rwandais, \u00e0 la fin des ann\u00e9es quatre-vingt-dix, deux tiers des couples s&rsquo;\u00e9taient mari\u00e9s sans que soit pay\u00e9 le prix de la fianc\u00e9e, une nouvelle preuve que les femmes des r\u00e9gions rurales perdaient l&rsquo;une de leurs principales formes de protection, puisque sans ce paiement, elles n&rsquo;acqu\u00e9raient aucun droit \u00e0 la terre et pouvaient \u00e0 tout moment se voir demander de quitter le foyer de leur mari. <\/p>\n\n\n\n<p>Une autre tactique employ\u00e9e pour refuser aux femmes le droit \u00e0 la terre a \u00e9t\u00e9 la red\u00e9finition de ce qui constitue la parent\u00e9 et, par cons\u00e9quent, de qui \u00ab appartient \u00bb ou non au clan. Au Kenya, les r\u00e9cents conflits qui ont eu lieu dans la vall\u00e9e du rift ont d\u00e9montr\u00e9 que les politiques d&rsquo;\u00ab alt\u00e9risation \u00bb et d&rsquo;\u00ab appartenance \u00bb sont employ\u00e9es pour chasser diff\u00e9rents groupes ethniques ou religieux du territoire. Mas ces m\u00eames politiques sont utilis\u00e9es pour restreindre l&rsquo;acc\u00e8s des femmes \u00e0 la terre, en d\u00e9finissant les \u00e9pouses comme des personnes ext\u00e9rieures qui ne sont pas membres de la famille. Strat\u00e9gie ultime d&rsquo;\u00ab alt\u00e9risation \u00bb, des accusations en sorcellerie ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es \u00e0 cette fin. Au Mozambique, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, des femmes qui revendiquaient les terres de leur d\u00e9funt mari ou leur part des r\u00e9coltes ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9es d&rsquo;\u00eatre des sorci\u00e8res et d&rsquo;avoir assassin\u00e9 leur mari pour h\u00e9riter de son patrimoine. <\/p>\n\n\n\n<p>Les terres et les cultures ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 reclass\u00e9es &#8211; parall\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;augmentation de leur valeur p\u00e9cuniaire &#8211; pour qu&rsquo;il soit clair que les hommes ont l&rsquo;exclusivit\u00e9 de leur propri\u00e9t\u00e9. Mais, outre ces man\u0153uvres, l&rsquo;acc\u00e8s des femmes \u00e0 la terre est aussi de plus en plus pr\u00e9caire en raison du double syst\u00e8me l\u00e9gal qui permet aux hommes de d\u00e9pouiller les femmes de leur d\u00fb. Judy Adoko et Siomne Levine, membres du Mouvement ougandais pour la terre et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, expliquent la chose suivante : \u00ab Le fait que traditionnellement les femmes acc\u00e8dent \u00e0 la terre par l&rsquo;interm\u00e9diaire de leur mari est maintenant (d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment) confondu avec le concept de propri\u00e9t\u00e9 individuelle. C&rsquo;est pourquoi, les hommes revendiquent aujourd&rsquo;hui des droits, que les lois coutumi\u00e8res ne leur ont jamais accord\u00e9, comme celui de vendre la terre sans consulter leur famille ni m\u00eame leur \u00e9pouse. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les veuves, les divorc\u00e9es et les femmes sans enfant de sexe masculin ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement p\u00e9nalis\u00e9es. Bien souvent, les veuves ne parviennent m\u00eame pas \u00e0 conserver les propri\u00e9t\u00e9s acquises ensemble par le couple, car elles sont menac\u00e9es d&rsquo;expropriation par leur belle-famille qui peut revendiquer les biens du d\u00e9funt et qui n&rsquo;est pr\u00eate \u00e0 faire des concessions, que si la veuve a des fils et qu&rsquo;elle accepte de mettre la propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 leur nom. <\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature sur le \u00ab droit \u00e0 la terre \u00bb des femmes est pleine d&rsquo;histoires de veuves d\u00e9pouill\u00e9es de leurs biens et contraintes de quitter leur foyer par la famille du d\u00e9funt. On citera ce cas apparemment classique d&rsquo;une veuve qui avait \u00e0 peine fini d&rsquo;enterrer son mari qu&rsquo;elle a d\u00fb se battre avec les membres de sa belle-famille qui voulaient d\u00e9terrer de son champ les ignames de leur fr\u00e8re, malgr\u00e9 ses demandes qu&rsquo;ils en laissent pour ses enfants. Dans un autre cas, c&rsquo;est le jour o\u00f9 le nouvel acqu\u00e9reur est venu pour l&rsquo;expulser qu&rsquo;une veuve ougandaise a d\u00e9couvert que sa belle-famille avait vendu le terrain de son mari \u00e0 son insu. Mary Kimani rapporte qu&rsquo;en Zambie, plus d&rsquo;un tiers des veuves perdent l&rsquo;acc\u00e8s aux terres familiales lorsque leur mari meurt. Les femmes des familles polygames sont \u00e9galement parmi les perdantes comme, en g\u00e9n\u00e9ral, les hommes n&rsquo;enregistrent officiellement qu&rsquo;une seule \u00e9pouse, les autres n&rsquo;ayant donc aucun droit en cas de divorce ou de d\u00e9c\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n<p>En somme, il y a peu de doute sur le fait que le droit coutumier, tel qu&rsquo;il est d\u00e9fini actuellement, discrimine les femmes, bien que celle-ci constituent la plus grande partie de la population active agricole d&rsquo;Afrique, qu&rsquo;elles soient les principales productrices de denr\u00e9es alimentaires &#8211; fournissant dans de nombreux pays plus de 70 % de la nourriture consomm\u00e9e &#8211; et qu&rsquo;elles accomplissent la majorit\u00e9 des travaux agricoles : les semis, le d\u00e9sherbage, les r\u00e9coltes, le stockage, la transformation et la commercialisation. <\/p>\n\n\n\n<p>En raison de ces contradictions, la position des femmes dans les communs africains a \u00e9t\u00e9 compar\u00e9e \u00e0 celles des \u00ab domestiques \u00bb ou des \u00ab travailleuses et travailleurs sous servitude pour dette \u00bb, puisqu&rsquo;il est attendu qu&rsquo;elles fournissent \u00e0 leur partenaire masculin et aux hommes de leur famille diff\u00e9rentes formes de travail non pay\u00e9, sans  qu&rsquo;elles aient le contr\u00f4le sur la terre qu&rsquo;elles cultivent, ni la moindre garantie d&rsquo;acc\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n<p>Pour les femmes, ne pas avoir le contr\u00f4le de la terre implique \u00e9galement de ne pas avoir de contr\u00f4le sur leur sexualit\u00e9 et sur leurs fonctions reproductives. Leur acc\u00e8s \u00e0 la terre est souvent conditionn\u00e9 par un comportement sexuel irr\u00e9prochable et, en m\u00eame temps, par une attitude conciliante vis-\u00e0-vis des relations extraconjugales de leur mari, et plus important encore, par leur capacit\u00e9 de donner naissance \u00e0 des fils. Il arrive que des femmes aient plus d&rsquo;enfants qu,elles ne voudraient dans l&rsquo;espoir de garantir leur acc\u00e8s \u00e0 la terre. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, l&rsquo;absence de contr\u00f4le sur la terre entrave l&rsquo;autonomie des agricultrices et amoindrit leur pouvoir de n\u00e9gociation au sein de la famille, ce qui les rend plus vuln\u00e9rables aux agressions sexuelles et aux violences domestiques. Cela a \u00e9galement des cons\u00e9quences graves sur la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire de la population, dans la mesure o\u00f9 les cultures vivri\u00e8res sont en grande majorit\u00e9 produites par les femmes. Dans un contexte \u00e9conomique o\u00f9 les produits alimentaires sont export\u00e9s, o\u00f9 des terres sont retir\u00e9es \u00e0 la production au profit de l&rsquo;exploitation mini\u00e8re et d&rsquo;autres entreprises commerciales ou consacr\u00e9es \u00e0 la plantation de cultures non comestibles et o\u00f9 les organismes internationaux font pression sur les gouvernements africains pour les convaincre d&rsquo;importer leurs aliments de base, l&rsquo;activit\u00e9 agricole des femmes est essentielle \u00e0 la survie de la population. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>SILVIA FEDERICI -R\u00e9enchanter le monde, Le f\u00e9minisme et la politique des communs Lorsque en 1956, les chasseurs ont abattu le dernier \u00e9l\u00e9phant qui errait encore &#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":28758,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-28724","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/28724","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=28724"}],"version-history":[{"count":18,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/28724\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":28770,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/28724\/revisions\/28770"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/28758"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=28724"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}