{"id":18131,"date":"2022-01-03T15:17:30","date_gmt":"2022-01-03T15:17:30","guid":{"rendered":"https:\/\/ethique-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=18131"},"modified":"2022-01-26T23:20:42","modified_gmt":"2022-01-26T23:20:42","slug":"angela-davis","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.ethique-rlaroche.philo-cvm.ca\/?page_id=18131","title":{"rendered":"ANGELA DAVIS"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/www.revue-ballast.fr\/angela-davis\/\">https:\/\/www.revue-ballast.fr\/angela-davis\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"autobiographie-extrait\">AUTOBIOGRAPHIE (Extrait)<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"9-aout-1970\">9 ao\u00fbt 1970<\/h4>\n\n\n\n<p>Je crois l&rsquo;avoir remerci\u00e9e, mais je n&rsquo;en suis pas s\u00fbre. Je l&rsquo;ai peut-\u00eatre simplement regard\u00e9e fouiller dans le sac \u00e0 provisions, puis j&rsquo;ai accept\u00e9 la perruque qu&rsquo;elle en extrayait pour moi. Elle reposait entre mes mains comme un petit animal effray\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais seule avec Helen, fuyant la police et pleurant la mort de quelqu&rsquo;un que j&rsquo;aimais. Deux jours auparavant, dans une maison perch\u00e9e sur une colline d&rsquo;Echo Park \u00e0 Los Angeles, j&rsquo;avais appris <a href=\"http:\/\/www.philo-cvm.ca\/?page_id=18299\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">la r\u00e9volte du tribunal du comt\u00e9 de Marin<\/a> et la mort de mon ami Jonathan Jackson. Deux jours auparavant, j&rsquo;ignorais tout de Ruchell Magee, de James McClain ou de William Christmas &#8211; les trois prisonniers de San Quentin qui avaient particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9volte avec Jonathan, r\u00e9volte dans laquelle lui, McClain et Chrstmas avaient trouv\u00e9 la mort. Mais, ce soir-l\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait comme si je les avais connus depuis tr\u00e8s longtemps. <\/p>\n\n\n\n<p>Je suis all\u00e9e \u00e0 la salle de bains et je me suis plant\u00e9e devant le miroir en essayant de discipliner mes cheveux drus par un \u00e9lastique \u00e9troit. Comme des ailes bris\u00e9es, mes mains s&#8217;emp\u00eatraient sur ma t\u00eate; mes pens\u00e9es ignoraient totalement leur agitation. Quand je voulus enfin jeter un coup d\u2019\u0153il au miroir pour voir s&rsquo;il restait des cheveux que la perruque ne cachait pas, j&rsquo;y d\u00e9couvris un visage si totalement habit\u00e9 par l&rsquo;angoisse, la tension et l&rsquo;incertitude, que je ne le reconnus pas. Avec ces fausses boucles noires qui tombaient sur le front rid\u00e9 et les yeux rouges et gonfl\u00e9s, j&rsquo;avais l&rsquo;air ridicule, grotesque. J&rsquo;arrachai la perruque, la jetai au sol et frappai le lavabo du poing. Il resta froid, blanc et imp\u00e9n\u00e9trable. J\u2019enfon\u00e7ai \u00e0 nouveau la perruque sur ma t\u00eate. Je devais para\u00eetre normale. Je ne pouvais risquer d&rsquo;\u00e9veiller la suspicion du pompiste de la station-service o\u00f9 il nous faudrait faire le plein. Il ne fallait pas que j&rsquo;attire l&rsquo;attention de quelqu&rsquo;un qui, conduisant une voiture \u00e0 notre hauteur, regarderait dans notre direction pendant que nous attendrions \u00e0 un carrefour que le feu passe au vert. <a href=\"http:\/\/www.philo-cvm.ca\/?page_id=18305\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Je devais donner l&rsquo;impression d&rsquo;appartenir \u00e0 n&rsquo;importe quelle sc\u00e8ne de la vie quotidienne de Los Angeles. <\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Je dis \u00e0 Helen que nous partirions aussit\u00f4t qu&rsquo;il ferait nuit. Mais la nuit ne parvenait pas \u00e0 se d\u00e9barrasser du jour qui restait accroch\u00e9 \u00e0 ses flancs. Nous attendions. En silence. Cach\u00e9es derri\u00e8re les rideaux tir\u00e9s, nous \u00e9coutions les bruits de la rue qui nous parvenaient par la fen\u00eatre l\u00e9g\u00e8rement entrouverte du balcon. Chaque fois qu&rsquo;une voiture ralentissait ou s&rsquo;arr\u00eatait, chaque fois qu&rsquo;un pas martelait le trottoir, je retenais mon souffle, me demandant s&rsquo;il \u00e9tait possible que nous ayons attendu trop longtemps. <\/p>\n\n\n\n<p>Helen ne parlait pas beaucoup. C&rsquo;\u00e9tait mieux ainsi. J&rsquo;\u00e9tais heureuse qu&rsquo;elle ait \u00e9t\u00e9 pr\u00e8s de moi ces derniers jours. Elle \u00e9tait calme et ne cherchait pas \u00e0 noyer la gravit\u00e9 de la situation dans un flot de bavardages inutiles. <\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas depuis combien de temps nous \u00e9tions assises dans cette pi\u00e8ce \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9e, lorsque Helen brisa le silence pour dire qu&rsquo;il n&rsquo;allait probablement pas faire plus sombre dehors. Il \u00e9tait temps de partir. Pour la premi\u00e8re fois depuis que nous avions d\u00e9couvert que la police me recherchait, je sortis. <a href=\"http:\/\/www.philo-cvm.ca\/?page_id=18323\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Il faisait bien plus sombre que je ne l&rsquo;avais cru, mais pas assez pour que je cesse de me sentir vuln\u00e9rable. <\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Dehors, \u00e0 d\u00e9couvert, mon chagrin et ma col\u00e8re s&rsquo;alourdissaient de peur. Une peur pure et simple, si puissante et si \u00e9l\u00e9mentaire que la seule chose \u00e0 laquelle je pus la comparer \u00e9tait le sentiment d&rsquo;engloutissement que je ressentais lorsque enfant, on me laissait dans le noir. Cette chose indescriptible, monstrueuse, \u00e9tait dans mon dos, elle ne me touchait jamais mais elle \u00e9tait toujours pr\u00eate \u00e0 l&rsquo;attaque. Quand ma m\u00e8re et mon p\u00e8re me demandaient ce qui m&rsquo;effrayait tant, les mots que j&rsquo;utilisais pour la d\u00e9crire semblaient ridicules et stupides. Maintenant, \u00e0 chaque pas, je sentais une pr\u00e9sence que je pouvais d\u00e9crire ais\u00e9ment. Des images d&rsquo;agression ne cessaient de fulgurer dans mon esprit, mais elles n&rsquo;\u00e9taient pas abstraites. C&rsquo;\u00e9taient des images claires d&rsquo;armes surgissant de la nuit pour nous cerner, Helen et moi. <\/p>\n\n\n\n<p>Le corps de Jonathan \u00e9tait rest\u00e9 sur l&rsquo;asphalte chaud, dehors, sur le parking du Centre civique de comt\u00e9 de Marin. Je les ai vus, sur l&rsquo;\u00e9cran de la t\u00e9l\u00e9vision, le tra\u00eener avec un camion, une corde pass\u00e9e autour de sa poitrine&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 dix-sept ans, Jon avait connu plus de brutalit\u00e9 que la plupart des gens s&rsquo;attendent \u00e0 en voir tout au long de leur vie. Depuis l&rsquo;\u00e2ge de sept ans, il avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9 de George, son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, par les barreaux de la prison et les gardiens hostiles. Et je lui avais demand\u00e9 un jour, de fa\u00e7on stupide, pourquoi il souriait si rarement. <\/p>\n\n\n\n<p>La route qui descend d&rsquo;Echo Park au quartier noir qui entoure West Adams m&rsquo;\u00e9tait tr\u00e8s famili\u00e8re. Je l&rsquo;avais parcourue en voiture bien des fois. Mais, ce soir-l\u00e0, le chemin semblait \u00e9trange, sem\u00e9 des p\u00e9rils inconnus qu&rsquo;encourait une fugitive. Et il n&rsquo;y avait aucun moyen d&rsquo;y \u00e9chapper &#8211; ma vie \u00e9tait maintenant celle d&rsquo;une fugitive, et les fugitifs sont \u00e0 toute heure courtis\u00e9s par la parano\u00efa. toute silhouette \u00e9trange pouvait \u00eatre un agent d\u00e9guis\u00e9, entour\u00e9 de limiers qui attendaient dans les bosquets les ordres de leur ma\u00eetre. La vie de fugitif exige que l&rsquo;on r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;hyst\u00e9rie, que l&rsquo;on distingue entre les fantasmes d&rsquo;une imagination apeur\u00e9e et les indices r\u00e9els de la pr\u00e9sence de l,ennemi. Je devais apprendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9viter, \u00e0 le d\u00e9jouer. Ce serait difficile, mais pas impossible. <\/p>\n\n\n\n<p>Mes anc\u00eatres, par milliers, avaient attendu comme je le faisais, que la nuit tombe pour ensevelir leurs pas; ils s&rsquo;en \u00e9taient remis \u00e0 un ami v\u00e9ritable et ils avaient senti les crocs des chiens sur leurs talons. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait simple. Il fallait que je sois digne d&rsquo;eux. <\/p>\n\n\n\n<p>Les circonstances qui avaient fait de moi une proie \u00e9taient peut-\u00eatre un tout petit peu plus compliqu\u00e9es, mais elles n&rsquo;\u00e9taient pas diff\u00e9rentes. Deux ans auparavant, le SNCC (Student Nonviolent Coordination Comittee) avait organis\u00e9 un cocktail pour collecter des fonds. \u00c0 la fin de la soir\u00e9e, la police avait perquisitionn\u00e9 l&rsquo;appartement de Franklin et Kendra Alexander &#8211; deux de mes plus proches amis, membres du parti communiste &#8211; dans Bronson Street, o\u00f9 quelques membres du groupe s&rsquo;\u00e9taient retrouv\u00e9s. L&rsquo;argent et les armes furent confisqu\u00e9s, et tous ceux qui \u00e9taient pr\u00e9sents furent arr\u00eat\u00e9s sous l&rsquo;inculpation d&rsquo;attaque \u00e0 main arm\u00e9e. D\u00e8s qu&rsquo;on eut d\u00e9couvert que l&rsquo;une des armes &#8211; un .380 automatique &#8211; \u00e9tait enregistr\u00e9e \u00e0 mon nom, on m&rsquo;appela pour m&rsquo;interroger. L,inculpation ne fut pas retenue. Apr\u00e8s quelques jours de garde \u00e0 vue, les s\u0153urs et les fr\u00e8res furent rel\u00e2ch\u00e9s, et les armes rendues \u00e0 leurs propri\u00e9taires. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce m\u00eame .380, que la police de Los Angeles m&rsquo;avait \u00e0 ce moment-l\u00e0 rendu avec r\u00e9ticence, se trouvait maintenant entre les mains des autorit\u00e9s du comt\u00e9 de Marin, car il avait servi pendant la r\u00e9volte du tribunal. Le juge qui pr\u00e9sidait au proc\u00e8s de James McClain avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9, et le procureur g\u00e9n\u00e9ral qui poursuivait l&rsquo;affaire, bless\u00e9. Je savais, m\u00eame avant que Franklin m&rsquo;eut dit que la police surveillait ma maison, qu&rsquo;ils me poursuivraient. Ces derniers mois, j&rsquo;avais pass\u00e9 pratiquement tout mon temps \u00e0 participer \u00e0 la formation d&rsquo;un mouvement de masse pour la lib\u00e9ration des fr\u00e8res de Soledad &#8211; George (le fr\u00e8re de Jonathan), John Clutchette et Fleeta Drumgo &#8211; qui avaient \u00e0 r\u00e9pondre d&rsquo;une fausse accusation de meurtre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la prison de Soledad. Je venais d&rsquo;\u00eatre renvoy\u00e9e de ma chaire de professeur \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Californie par le gouverneur Ronald Reagan et les r\u00e9gents parce que j&rsquo;\u00e9tais membre du parti communiste. Personne n&rsquo;avait besoin de me dire qu&rsquo;ils exploiteraient le fait que mon arme avait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e \u00e0 Marin pour me frapper une fois de plus. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce 9 ao\u00fbt, des agents (de la police de Los Angeles ? du FBI ?) grouillaient comme un essaim de gu\u00eapes hargneuses autour de Kendra, de Franklin et de ma compagne de chambre, Tamu. D&rsquo;autres membres du club Che-Lumumba &#8211; notre collectif au sein du parti &#8211; et du Comit\u00e9 de d\u00e9fense des fr\u00e8res de Soledad avaient averti Franklin qu&rsquo;ils \u00e9taient aussi sous surveillance. Pour venir jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;appartement de Helen et Tim, ce jour-l\u00e0, Franklin avait mis plusieurs heures \u00e0 se d\u00e9barrasser de la police qui \u00e9tait \u00e0 ses trousses &#8211; plusieurs heures \u00e0 faire des d\u00e9tours et \u00e0 se cacher, \u00e0 changer de voiture dans des all\u00e9es d\u00e9sertes et \u00e0 entrer par les portes de devant pour sortir par derri\u00e8re. Il redoutait d&rsquo;avoir \u00e0 faire un autre trajet pour me retrouver. Il se pouvait qu&rsquo;il ne se d\u00e9roule pas avec autant de bonheur. <\/p>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;avis de recherche \u00e9tait lanc\u00e9, je n&rsquo;\u00e9tais pas en s\u00e9curit\u00e9 chez Helen et Tim. Je les connaissais depuis des ann\u00e9es, et bien qu&rsquo;ils ne fussent membres d&rsquo;aucune organisation du mouvement, ils \u00e9taient engag\u00e9s depuis longtemps dans l,activisme politique. T\u00f4t ou tard, leur nom allait appara\u00eetre sur le carnet d&rsquo;un quelconque policier. <\/p>\n\n\n\n<p>Il nous fallait op\u00e9rer un mouvement de camouflage rapide.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;adresse qui nous avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, \u00e0 Helen et \u00e0 moi, \u00e9tait situ\u00e9e dans une rue calme et bien tenue du quartier de West Adams. La maison \u00e0 deux \u00e9tages \u00e9tait entour\u00e9e de haies joliment taill\u00e9es et de fleurs \u00e9closes. Apr\u00e8s un adieu difficile, je quittai seule la voiture et sonnai timidement \u00e0 la porte. Et si nous avions mal compris le num\u00e9ro de la maison et que ce soit pas la bonne ? En attendant avec anxi\u00e9t\u00e9 que la porte s&rsquo;ouvre, je me demandais \u00e0 quoi ressembleraient ces gens, qui ils \u00e9taient et comment ils r\u00e9agiraient vis-\u00e0-vis de moi. Tout ce que je savais, c&rsquo;est que la femme, Hattie, et son mari, John, \u00e9taient des Noirs sympathisants du mouvement. Ils ne pos\u00e8rent aucune question \u00e0 mon arriv\u00e9e et n\u00e9glig\u00e8rent les formalit\u00e9s d&rsquo;usage. Ils me firent simplement entrer, et m&rsquo;accept\u00e8rent &#8211; totalement et avec une affection et un d\u00e9vouement r\u00e9serv\u00e9s d&rsquo;ordinaire \u00e0 la famille. Ils consentirent \u00e0 ce que leur vie soit perturb\u00e9e par ma pr\u00e9sence. Afin de me prot\u00e9ger, ils r\u00e9organis\u00e8rent leurs habitudes de fa\u00e7on \u00e0 ce que l&rsquo;un d&rsquo;eux soit toujours \u00e0 la maison. Ils s&rsquo;excusaient aupr\u00e8s des amis qui avaient l&rsquo;habitude de leur rendre visite, afin que personne ne s\u00fbt que j&rsquo;\u00e9tais l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques jours, je commen\u00e7ai \u00e0 me sentir install\u00e9e aussi confortablement que cela m&rsquo;\u00e9tait possible dans de telles circonstances. C&rsquo;\u00e9tait comme si j&rsquo;allais pouvoir apprendre \u00e0 fermer les yeux la nuit, quelques heures, sans sombrer dans un cauchemar terrifiant sur ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 Marin. Je commen\u00e7ai m\u00eame \u00e0 m&rsquo;habituer au vieux lit \u00e0 ressorts qui se d\u00e9pliait et descendait du mur de la salle \u00e0 manger. J&rsquo;arrivai presque \u00e0 me concentrer sur les quelques anecdotes qu&rsquo;Hattie me racontait sur sa carri\u00e8re d&rsquo;animatrice : comment elle avait fait son chemin malgr\u00e9 la discrimination pour devenir danseuse. <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;\u00e9tais pr\u00eate \u00e0 faire mon trou dans cette maison ind\u00e9finiment, c&rsquo;est-\u00e0-dire jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les temps deviennent plus hospitaliers. Mais les recherches me concernant s&rsquo;\u00e9taient intensifi\u00e9es (le journaliste conservateur George Putnam avait annonc\u00e9 dans son \u00e9mission t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e qu&rsquo;elles s&rsquo;\u00e9tendaient m\u00eame jusqu&rsquo;au Canada). Manifestement, il valait mieux quitter l&rsquo;\u00c9tat pour quelque temps. <\/p>\n\n\n\n<p>Je ha\u00efssais ce que j&rsquo;\u00e9tais en train de faire : les d\u00e9placements nocturnes, la dissimulation, toute cette atmosph\u00e8re furtive et secr\u00e8te. S&rsquo;il est vrai que, depuis longtemps, j&rsquo;avais eu la conviction qu&rsquo;un jour viendrait o\u00f9 beaucoup d&rsquo;entre nous auraient \u00e0 se cacher, la mat\u00e9rialisation de mes craintes ne m&#8217;emp\u00eachait pas de d\u00e9tester cette existence fugitive et clandestine. <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais un ami \u00e0 Chicago, David Poindexter. Je ne l&rsquo;avais pas vu depuis longtemps, mais j&rsquo;\u00e9tais certaine qu&rsquo;il abandonnerait tout pour m&rsquo;aider. Je m&rsquo;\u00e9tais pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 faire seule le voyage et ne m&rsquo;attendais pas \u00e0 l&rsquo;insistance d&rsquo;Hattie pour rester avec moi jusqu&rsquo;\u00e0 ce que j&rsquo;aie trouv\u00e9e David. <\/p>\n\n\n\n<p>Les pr\u00e9paratifs termin\u00e9s, nous roul\u00e2mes toute la nuit jusqu&rsquo;\u00e0 Las Vegas. Mes amis avaient demand\u00e9 \u00e0 un Noir plus \u00e2g\u00e9 &#8211; que je rencontrais pour la premi\u00e8re fois cette nuit-l\u00e0 &#8211; de faire avec nous cette partie du voyage.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s soign\u00e9e, avec la gr\u00e2ce et la dignit\u00e9 d&rsquo;une Jos\u00e9phine  Baker, Hattie tournait les t\u00eates partout o\u00f9 elle allait. \u00c0 l&rsquo;a\u00e9roport de Vegas, pour la premi\u00e8re fois depuis que je m&rsquo;\u00e9tais cach\u00e9e, je marchais parmi des gens, et chaque fois qu&rsquo;un homme blanc nous regardait plus longuement que je ne le croyais n\u00e9cessaire, mon c\u0153ur battant devinait en lui un agent. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, tout le monde savait que l&rsquo;a\u00e9roport O&rsquo;Hare de Chicago \u00e9tait un centre d&rsquo;intrigues \u00e9troitement surveill\u00e9 par la CIA et le FBI. Nous glissions dans la cohue des passagers, \u00e0 la recherche de David qui ne nous avait pas attendues \u00e0 la porte d&rsquo;arriv\u00e9e.  Je savais qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait probablement pas \u00e0 bl\u00e2mer, mais cela ne m,emp\u00eachait pas de le maudire. En fait, le message que nous lui avions envoy\u00e9 \u00e9tait trop abscons, et il avait pens\u00e9 que je me rendrais directement chez lui. Nous fin\u00eemes par prendre un taxi. <\/p>\n\n\n\n<p>Hattie ne me quitta qu&rsquo;apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre assur\u00e9e que j&rsquo;\u00e9tais en s\u00e9curit\u00e9 dans l&rsquo;appartement de David, qui surplombait les eaux calmes du lac Michigan. J&rsquo;\u00e9tais contente de le voir, mais j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 si proche d&rsquo;Hattie que son d\u00e9part me fit mal. En nous embrassant, je ne parvins pas \u00e0 dire merci. Ces mots \u00e9taient bien trop mesquins pour quelqu&rsquo;un qui avait risqu\u00e9 sa vie afin de m&rsquo;aider \u00e0 sauver la mienne. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;appartement de David \u00e9tait en pleins travaux et presque tout en d\u00e9sordre. Les papiers peints \u00e0 moiti\u00e9 arrach\u00e9s des murs, les meubles empil\u00e9s au milieu du living-room, les toiles, petites sculptures et autres objets \u00e9parpill\u00e9s sur le lit. <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais oubli\u00e9 combien David aimait parler. Qu&rsquo;il discut\u00e2t de probl\u00e8mes politiques ou bien d&rsquo;une tache sur votre chemisier, il \u00e9tait toujours volubile. Dans les cinq premi\u00e8res minutes, il m&rsquo;envoya tant de choses \u00e0 la t\u00eate que je dus lui demander de ralentir et de revenir un peu en arri\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir pos\u00e9 mes affaires et m&rsquo;\u00eatre asperg\u00e9 le visage d&rsquo;eau froide, je l&rsquo;ai suivi dans son bureau et nous nous sommes assis sur l&rsquo;\u00e9paisse moquette bleue, parmi les livres qui n&rsquo;\u00e9taient plus sur les \u00e9tag\u00e8res mais jonchaient toute la pi\u00e8ce. C&rsquo;est l\u00e0 que nous avons parl\u00e9 de la situation. Il ne pouvait pas annuler son voyage vers l&rsquo;Ouest, pr\u00e9vu pour le lendemain, dit-il, mais il l&rsquo;\u00e9courterait afin d&rsquo;\u00eatre de retour dans quelques jours. <\/p>\n\n\n\n<p>La perspective de passer seule la journ\u00e9e du lendemain \u00e9tait s\u00e9duisante. Je pouvais utiliser ce temps \u00e0 me r\u00e9orienter, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux semaines \u00e0 venir, \u00e0 me ressaisir. La solitude me ferait du bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, David me pr\u00e9senta Robert Lohman, qui vivait dans le m\u00eame immeuble. Robert Lohman \u00e9tait, au moment des pr\u00e9sentations, son \u00ab tr\u00e8s grand ami \u00bb. Quelqu&rsquo;un \u00e0 qui l&rsquo;on pouvait faire confiance et qui, ces jours prochains, serait disponible \u00e0 tout instant si j&rsquo;avais besoin de lui ; quelqu&rsquo;un qui s&rsquo;occuperait de moi, veillerait \u00e0 ce qu&rsquo;il y ait de quoi manger dans le r\u00e9frig\u00e9rateur et qui, si j&rsquo;avais besoin de compagnie, se ferait un plaisir de venir me voir. <\/p>\n\n\n\n<p>Je rencontrai Robert l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Le soir, David et lui se disput\u00e8rent f\u00e9rocement au sujet de la voiture qu&rsquo;ils poss\u00e9daient en commun. (Et si David \u00e9tait arr\u00eat\u00e9 en m,accompagnant avec une voiture qui \u00e9tait au nom de Robert ?) La temp\u00eate apais\u00e9e, leur amiti\u00e9 \u00e9tait en ruine, et Robert devenu \u00e0 nos yeux un indicateur en puissance. Cela nous for\u00e7a \u00e0 repenser tout notre plan. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans la nuit, David et moi pr\u00eemes une autre voiture et part\u00eemes, sous une pluie drue, vers la maison o\u00f9 sa femme avait v\u00e9cu avant de mourir. Il refusa de m&rsquo;\u00e9couter quand je cherchai \u00e0 m&rsquo;excuser de lui infliger ce d\u00e9tour, de ruiner ses amiti\u00e9s et de l&rsquo;obliger, en dernier lieu, \u00e0 annuler son voyage dans l&rsquo;Ouest. Il dit que ce n&rsquo;\u00e9taient l\u00e0 que des choses sans importance. <\/p>\n\n\n\n<p>Avant que David ne s&rsquo;endorme (pour ma part, je restai debout toute la nuit), nous d\u00e9cid\u00e2mes qu&rsquo;il valait mieux quitter la ville le lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon d\u00e9guisement avait \u00e9t\u00e9 parfait pour la premi\u00e8re partie du voyage, mais il ne suffirait pas dans une situation qui allait devenir de plus en plus dangereuse. La perruque boucl\u00e9e, trop semblable par sa forme \u00e0 mon afro, ne changeait pas r\u00e9ellement l&rsquo;aspect de mon visage. Avant de quitter Chicago, une jeune femme noire, \u00e0 laquelle je me pr\u00e9sentai comme une cousine de David qui avait des ennuis, me donna une autre perruque, raide et empes\u00e9e, qui avait une longue frange et des accroche-c\u0153urs compliqu\u00e9s. Elle \u00e9pila la moiti\u00e9 de mes sourcils, colla des faux cils sur mes paupi\u00e8res, enduisit mon visage de toutes sortes de cr\u00e8mes et de poudres, et me fit une mouche noire juste au coin sup\u00e9rieur de la l\u00e8vre. je me trouvais horrible et trop fard\u00e9e, mais je doutais que ma propre m\u00e8re p\u00fbt me reconna\u00eetre. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions d\u00e9cid\u00e9 de mettre le cap sur Miami. Les a\u00e9roports \u00e9tant les lieux les plus \u00e9troitement surveill\u00e9s, nous projet\u00e2mes un itin\u00e9raire routier &#8211; voiture jusqu&rsquo;\u00e0 New York et train jusqu&rsquo;\u00e0 Miami. La voiture lou\u00e9e et David ayant fait ses paquets, nous entrepr\u00eemes l&rsquo;odyss\u00e9e sauvage dont les d\u00e9tails restaient \u00e0 improviser au fur et \u00e0 mesure de notre route. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans un motel de la p\u00e9riph\u00e9rie de D\u00e9troit, j&rsquo;ouvris la t\u00e9l\u00e9vision pour regarder les nouvelles. \u00ab Aujourd&rsquo;hui, Angela Davis, recherch\u00e9e pour meurtre, kidnapping et conspiration \u00e0 la suite de la fusillade du tribunal du comt\u00e9 de Marin, a \u00e9t\u00e9 vue en train de quitter la maison de ses parents \u00e0 Birmingham, Alabama. On sait qu&rsquo;elle a assist\u00e9 \u00e0 une r\u00e9union de la section locale des Panth\u00e8res Noires. Quand les autorit\u00e9s locales finirent par retrouver sa trace, elle parvint \u00e0 s&rsquo;enfuir dans sa Rambler bleue 1959&#8230; \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Parlaient-ils de ma s\u0153ur ? Normalement, elle devait se trouver \u00e0 Cuba. Et la derni\u00e8re fois que j&rsquo;avais vu ma voiture, elle \u00e9tait gar\u00e9e devant chez Kendra et Franklin, \u00e0 Los Angeles, dans la 50e Rue.<\/p>\n\n\n\n<p>Je craignais pour mes parents. Le FBI et les forces de police locales avaient d\u00fb tourner autour de la maison comme des charognards. Comme je savais que les lignes \u00e9taient \u00e9cout\u00e9es, je n&rsquo;avais pas pris le risque de leur t\u00e9l\u00e9phoner. Je pouvais seulement esp\u00e9rer que Franklin trouverait un moyen de leur dire que j&rsquo;\u00e9tais en s\u00e9curit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 D\u00e9troit, nous nous perd\u00eemes dans la foule \u00e0 la recherche d&rsquo;un opticien capable de me faire rapidement une paire de lunettes. Je n&rsquo;\u00e9tais pas retourn\u00e9e \u00e0 la maison apr\u00e8s l&rsquo;annonce de la r\u00e9volte, et je n&rsquo;avais aucun bagage. Il fallait que j&rsquo;ach\u00e8te quelques v\u00eatements afin de pouvoir changer ceux que j&rsquo;avais port\u00e9s ces derniers jours. <\/p>\n\n\n\n<p>De D\u00e9troit, nous roul\u00e2mes jusqu&rsquo;\u00e0 New York o\u00f9 nous mont\u00e2mes dans un train qui mit pr\u00e8s de deux jours \u00e0 arriver \u00e0 Miami. L\u00e0, sous un aveuglant soleil de fin d&rsquo;\u00e9t\u00e9, je me barricadai dans un appartement non meubl\u00e9 que David avait lou\u00e9, pour attendre que les temps changent. Je me sentais presque aussi s\u00e9questr\u00e9e que si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 en prison, et j&rsquo;\u00e9tais souvent jalouse de David, qui pouvait sortir comme il le d\u00e9sirait. Il retourna m\u00eame \u00e0 Chicago. Je restais \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur; je lisais et je regardais les nouvelles \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision: la r\u00e9pression draconienne du mouvement palestinien par le roi Hussein de Jordanie; la premi\u00e8re grande r\u00e9volte des prisons, au Tombs, \u00e0 New York.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y avait jamais aucune nouvelle de George. De George, John, Fleeta, Ruchell, San Quentin&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Vers la fin de septembre, des indices nous r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent que la poursuite se rapprochait et s&rsquo;intensifiait. La m\u00e8re de David, qui habitait Hollywood, lui dit que deux hommes \u00e9taient venus chez elle lui demander o\u00f9 il se trouvait. Les vieilles peurs se r\u00e9veill\u00e8rent, et je commen\u00e7ai \u00e0 douter s\u00e9rieusement qu&rsquo;il f\u00fbt possible d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la police sans pour cela quitter le pays. Mais chaque fois que j&rsquo;envisageais d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00eatre ind\u00e9finiment exil\u00e9e me semblait plus horrible que de me retrouver en prison. Au moins, en prison, je serais plus proche de mon peuple, plus proche du mouvement. Non. Je ne quitterais pas le pays, mais je pensais qu&rsquo;il \u00e9tait possible de faire croie au FBI que je m&rsquo;\u00e9tais d\u00e9brouill\u00e9e pour partir. La derni\u00e8re chose que je fis dans cet appartement vide de Miami, ce fut d&rsquo;\u00e9crire une d\u00e9claration et de l,envoyer \u00e0 quelqu&rsquo;un qui pourrait la communiquer \u00e0 la presse. J&rsquo;y parlai sur le mode romantique de la jeunesse de Jonathan, de sa d\u00e9cision de d\u00e9fier les injustices du syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire et de l&rsquo;immense perte que nous avions \u00e9prouv\u00e9e lorsqu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9, le 7 ao\u00fbt, dans le comt\u00e9 de Marin. Je proclamai mon innocence et, insinuant que j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 hors du pays, promis de revenir m&rsquo;expliquer devant les tribunaux quand le climat politique de la Californie serait moins hyst\u00e9rique. En Attendant, \u00e9crivis-je, le combat continuait. <\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"13-octobre-1970\">13 octobre 1970<\/h4>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions de retour \u00e0 New York. J&rsquo;\u00e9tais dans la clandestinit\u00e9 depuis pr\u00e8s de deux mois. Je m&rsquo;\u00e9veillai avec des sensations d\u00e9sormais famili\u00e8res: l&rsquo;estomac serr\u00e9 et la gorge nou\u00e9e, je m&rsquo;habillai et entamai la bataille du d\u00e9guisement. Encore vingt longues heure \u00e0 essayer de rendre le maquillage des yeux acceptable. Encore quelques tiraillements impatients sur la perruque pour att\u00e9nuer l&rsquo;inconfort de l&rsquo;\u00e9lastique trop serr\u00e9. J&rsquo;essayai d&rsquo;oublier qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, ou peut-\u00eatre demain, ou peut-\u00eatre un jour quelconque de cette longue suite \u00e0 venir pouvait \u00eatre celui de ma capture. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin de cette matin\u00e9e d&rsquo;octobre, alors que David Poindexter et moi quittions le motel Howard Johnson, la situation \u00e9tait devenue d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Nous arrivions rapidement au bout de nos ressources et toutes nos relations \u00e9taient sous surveillance. Tandis que nous errions dans le quartier de Manhattan, nous r\u00e9fl\u00e9chissions \u00e0 ce qu&rsquo;allait \u00eatre notre prochaine destination. Dans la 8e Avenue, perdue dans la foule des New-yorkais indiff\u00e9rents \u00e0 ce qui se passait autour d\u00a0\u00bbeux, je me sentais mieux qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Esp\u00e9rant nous calmer les nerfs, nous d\u00e9cid\u00e2mes de passer l&rsquo;apr\u00e8s-midi au cin\u00e9ma. Je ne me rappelle pas quel film nous avons vu ce jour-l\u00e0. J,\u00e9tais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment pr\u00e9occup\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 de fuir la police, et je me demandais combien de temps j&rsquo;allais supporter l&rsquo;isolement, sachant que le fait de contacter quelqu&rsquo;un e\u00fbt \u00e9t\u00e9 un suicide. <\/p>\n\n\n\n<p>Le film se termina un peu avant 6 heures. Nous ne nous parlions gu\u00e8re, David et moi, en regagnant l&rsquo;h\u00f4tel. Nous avions d\u00e9pass\u00e9 les magasins en ruine de la 8e Avenue et traversions pour gagner le trottoir de l&rsquo;h\u00f4tel quand , soudain, j&rsquo;eus l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre entour\u00e9e d&rsquo;agents de police. Ce n&rsquo;\u00e9tait sans doute qu&rsquo;un de mes acc\u00e8s p\u00e9riodiques de parano\u00efa. Cependant, au moment o\u00f9 nous passions la porte vitr\u00e9e de l&rsquo;h\u00f4tel, je fut prise d&rsquo;une envie soudaine de tourner les talons pour me replonger dans la foule anonyme. Mais si mon instinct ne me trompait pas, et si tous ces hommes blancs d&rsquo;aspect banal \u00e9taient r\u00e9ellement des policiers, le moindre mouvement brusque de ma part leur fournirait le pr\u00e9texte dont ils avaient besoin pour nous abattre sur place. Je me rappelais comment ils avaient assassin\u00e9 le petit Bobby Hutton, comment ils lui avaient tir\u00e9 dans le dos apr\u00e8s lui avoir ordonn\u00e9 de courir. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, si mon pressentiment n&rsquo;\u00e9tait pas fond\u00e9, courir ne servirait qu&rsquo;\u00e0 attirer la suspicion. Je n&rsquo;avais pas d&rsquo;autre choix que de continuer \u00e0 marcher.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le couloir, tous les Am\u00e9ricains blancs qui tra\u00eenaient l\u00e0 confirmaient mes craintes. J&rsquo;eus la certitude que ces hommes \u00e9taient des agents dispos\u00e9s en formation convenue et qu&rsquo;ils se pr\u00e9paraient pour l&rsquo;attaque. Mais il ne se passa rien. Comme il ne s&rsquo;\u00e9tait rien pass\u00e9 dans le motel de D\u00e9troit o\u00f9 j&rsquo;avais eu la certitude que nous allions \u00eatre captur\u00e9s. Comme il ne s&rsquo;\u00e9tait rien pass\u00e9 en d&rsquo;innombrables autres occasions o\u00f9 mon \u00e9tat de de tension anormalement \u00e9lev\u00e9 avait transform\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements parfaitement anodin en signes avant-coureurs d&rsquo;une arrestation.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demandais ce que pensait David. Il me semblait qu&rsquo;un long moment s&rsquo;\u00e9tait \u00e9coul\u00e9 sans que nous ne nous soyons parl\u00e9. Il \u00e9tait capable de cacher sa nervosit\u00e9 dans les situations critique et, apr\u00e8s tout, nous avions peu caus\u00e9 de ces moments o\u00f9 nous avions eu tous deux l&rsquo;impression que la police \u00e9tait sur le point de s&rsquo;abattre sur nous. Au-del\u00e0 du comptoir de la r\u00e9ception, j&rsquo;eus un soupir de soulagement. Rien ne nous avait arr\u00eat\u00e9s. Ce n&rsquo;\u00e9tait probablement qu&rsquo;un jour normal dans la vie de ce motel new-yorkais. <\/p>\n\n\n\n<p>Je commen\u00e7ais \u00e0 peine \u00e0 respirer quand un blanc rondouillard et rougeaud dont la coupe de cheveux, courte et r\u00e9glementaire, pouvait bien \u00eatre celle d&rsquo;un policier, monta dans l&rsquo;ascenseur avec nous. Mes craintes se raviv\u00e8rent. Je m&rsquo;en tins \u00e0 mon habituel soliloque: sans doute un fonctionnaire; apr\u00e8s tout, quand on est poursuivi, tous les hommes blancs aux cheveux courts et en complet-veston ressemblent \u00e0 des agents de police. De plus, s&rsquo;ils avaient r\u00e9ellement mis la main sur nous, n&rsquo;aurait-il pas \u00e9t\u00e9 plus logique qu&rsquo;ils proc\u00e8dent en bas \u00e0 l&rsquo;arrestation ? <\/p>\n\n\n\n<p>Pendant l&rsquo;interminable trajet de l&rsquo;ascenseur jusqu&rsquo;au septi\u00e8me \u00e9tage, je parvins \u00e0 me convaincre que mon imagination exacerb\u00e9e avait cr\u00e9\u00e9 cette aura de danger, et que nous traverserions probablement la journ\u00e9e sans encombres. Une journ\u00e9e de plus. <\/p>\n\n\n\n<p>Comme j&rsquo;en avais pris l&rsquo;habitude en vivant dans la clandestinit\u00e9, je restai en arri\u00e8re, \u00e0 quelques m\u00e8tres de David, pendant qu&rsquo;il passait devant pour v\u00e9rifier la chambre. Pendant qu&rsquo;il tournait la clef dans la serrure, ce qui sembla pr\u00e9senter plus de difficult\u00e9s que d&rsquo;habitude, quelqu&rsquo;un ouvrit une porte de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du couloir. Une fr\u00eale silhouette passa en nous d\u00e9visageant, et bien qu,elle ne ressembl\u00e2t pas \u00e0 celle d&rsquo;un policier, son irruption soudaine me replongea dans mes fantasmes terrifiants. Bien s\u00fbr, il \u00e9tait possible que ce petit homme p\u00e2le ne f\u00fbt qu&rsquo;un client du motel qui descendait d\u00eener. Mais quelque chose me dit que le dernier acte \u00e9tait commenc\u00e9 et que cet homme devait en avoir le premier r\u00f4le. J&rsquo;eus l&rsquo;impression de sentir quelqu&rsquo;un derri\u00e8re moi. L&rsquo;homme de l&rsquo;ascenseur. Maintenant, il n&rsquo;y avait plus la moindre trace d&rsquo;incertitude dans mon esprit. Nous \u00e9tions en pleine r\u00e9alit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Au moment pr\u00e9cis o\u00f9 l&rsquo;affolement aurait d\u00fb m&rsquo;envahir, je me sentis plus calme et plus ma\u00eetresse de moi que je ne l,avais \u00e9t\u00e9 depuis longtemps. Je redressai la t\u00eate et commen\u00e7ai \u00e0 marcher vers ma chambre \u00e0 grands pas, avec confiance. Au moment o\u00f9 je passais devant la porte ouverte qui \u00e9tait en face de ma chambre, l&rsquo;homme fr\u00eale tendit la main et m&rsquo;attrapa le bras. Il ne dit rien. Un bon nombre d&rsquo;agents se pressaient derri\u00e8re lui, tandis que d&rsquo;autres surgissaient d&rsquo;une chambre situ\u00e9e de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du couloir. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Angela Davis ? \u00cates-vous Angela Davis ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>https:\/\/www.revue-ballast.fr\/angela-davis\/ AUTOBIOGRAPHIE (Extrait) 9 ao\u00fbt 1970 Je crois l&rsquo;avoir remerci\u00e9e, mais je n&rsquo;en suis pas s\u00fbre. 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